Sorti en 1997, Kasaba est le premier long métrage du cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan, soit deux ans après son court-métrage Koza. "Kasaba", en turc, ça veut dire petite ville, village. Le mot est évidemment dérivé de l'arabe Kasbah qui se prononce de la même façon.
Nous nous trouvons dans une ville quelconque d'Anatolie mais qu'on devine être la ville de naissance de Ceylan avant qu'il ne la quitte pour Istanbul. On comprend donc que la ville sera le personnage principal du film, comme Orhan Pamuk l'avait fait avec Istanbul.
Le film, en noir et blanc, commence très bien. Après avoir vu quelques scènes de la vie du village, dont des chiens qui font leurs besoins, on se retrouve avec les enfants qui, avant de début du cours récitent un discours patriotique hérité du temps d'Atatürk. Le décors est planté. En classe, les cours ne seront pas bien différents du discours récité juste avant. Le maître demande en effet à l'une des élèves de lire un texte sur l'unité nationale qu'elle lit à toute vitesse sans en comprendre le contenu. Ce maitre semble résigné. En cela, il n'est pas comme celui des Herbes Sèches qui rêve d'une autre vie. Alors qu'il neige dehors, un petit chat miaule à la fenêtre. Les enfants quant à eux, jouent avec un morceau de plume ou de coton qui s'envole lorsqu'on lui souffle dessus. Il vole ainsi de tête en tête d'enfant. L'un d'eux, arrivé en retard et couvert de neige se réchauffe près du poêle, au centre de la classe. Jusqu'au moment (le meilleur du film) où le maître sent une mauvaise odeur. "Qu'est-ce qui sent comme ça?"
Il demande aux élèves de sortir leurs déjeuners jusqu'à ce qu'il trouve duquel provient cette mauvaise odeur. Il demandera à la petite fille de jeter son déjeuner et elle reviendra en pleurant parce que sa mère lui aurait donné de la nourriture avariée. Ceylan n'a jamais été aussi bon, dans tout son cinéma, me semble-t-il que dans cette scène tragi-comique fort réussie.
Après l'école, on suit les pérégrinations de deux enfants : un petit frère et une grande sœur qui pourraient être le cinéaste lui-même et sa sœur Emine Ceylan à qui l'ont doit l'histoire que son frère adapte. Ils passent par la foret, le cimetière où le petit garçon essaie de déchiffrer les inscriptions en ottoman sur une tombe, ils rencontrent une tortue avec lequel l'enfant s'amuse de manière sadique, puis passent par un champ de maïs. Ils rejoignent enfin leur famille qui se trouve installée à l'orée du bois et qui a préparé un feu. Ils passeront la soirée au coin du feu à discuter, comme leurs ancêtres turciques qui envahirent jadis l'Anatolie. L'un des (nombreux) sujets de conversation sera d'ailleurs la conquête d'Alexandre le Grand. On fait alors connaissance avec les membres de la famille et des discussions à n'en plus finir commencent, comme dans la plupart des films de Ceylan, comme par exemple Winter Sleep. Heureusement, le film ne dure pas aussi longtemps que ses films suivants. L'un des thèmes principaux de ces discussions sera bien sur celui du jeune de la campagne qui veut se rendre dans la grande ville, qui sera également le sujet de Uzak. Le personnage de l'oncle (Emin Toprak) qui a fait son service militaire, qui est maintenant désœuvré et rêve de partir à Istanbul est important dans le film. Il joue le rôle du rebelle, du "mouton noir" de la famille, thème qui sera également présent dans toute l'œuvre de Ceylan avec des personnages qui ne sont pas satisfaits des choses telles quelles sont. Il y aura de très belles images de cet oncle, notamment à la fête foraine avec les chaises volantes en arrière plan, mangeant une glace avec le fou ou l'idiot du village (Muzaffer Özdemir). Certaines scènes du film m'ont fait penser à du Kusturica, réalisateur de la même génération et de quelques années l'ainé de Ceylan. Tout deux ont d'ailleurs beaucoup de points communs, et notamment dans la manière de montrer leur pays avec poésie.
Ce rapport à la terre et à la famille sera quant à lui développé dans le prochain film de Ceylan, Nuages de Mai qui sortira deux ans plus tard. Maintenant que je les ai tous vus je peux dire que Kasaba est le meilleur film de Nuri Bilge Ceylan.