Voilà un film qui va faire râler pas mal de monde avec son déroulement étrange et plein d'incohérences, et sa fin brutale en forme de mindfuck avare en explications.
Et pourtant c'est vachement bien Kill List, si l'on accepte de rentrer allègrement dans la quatrième dimension avec nos deux tueurs à gage, et surtout le fait que le film change de registre au moins quatre fois sans crier gare.
Ça commence par un long repas entre les deux personnages et leurs femmes respectives, avec scène de ménage abominable très crûment filmée, d'un réalisme déprimant (un peu chiant d'ailleurs), par moment on dirait de l'impro... et puis quelques détails bizarres viennent s'incruster ça et là, qui ne vont faire qu'empirer au fur et à mesure que le film va avancer.
Dans le polar noir en premier lieu, lorsque les deux vétérans acceptent un contrat à priori pas compliqué concernant quatre noms sur une liste, puis dans le thriller à la limite du film de vengeance à mesure que leurs meurtres en séries sortent de la liste pour se transformer en une espèce de croisade glauque pour enfin se terminer quelque part entre The Wicker Man et Left Bank, avec même au passage une scène terrible de pure horreur fusil à pompe en main qui s'apparenterait presque à du zombie shoot.
Ce qui intéresse Ben Wheatley c'est d'installer l'étrange dans le réalisme le plus sombre, de faire basculer son récit très lentement mais impitoyablement dans l'horreur là où on ne l'attend pas en accompagnant son ex-soldat qui perd la boule jusqu'à mélanger la fiction, cette "croisade" qu'il mène comme pour se rattrapper de ce qu'il juge avoir raté à Kiev, et la réalité la plus crue et désagréable. Et en ce qui me concerne je trouve qu'il a parfaitement réussi. Perso j'ai rarement vu un film me retourner le cerveau comme ça, c'est fait avec des clopinettes mais ça tape très fort.
Un thriller psychologique qui prend son temps, avec quelques plans inquiétants à la limite du contemplatifs, de l'horreur très insidieuse qui joue à fond sur l'étrange sans aucun sursaut forcé.
Des victimes qui sourient bêtement au moment de se faire éclater le crâne et dont on fait disparaître le corps en un tournemain, un symbole ésotérique qui se balade sur les murs et derrière les miroirs, et deux tueurs très méthodiques qui finissent par ne même plus mettre de gants pour faire leur sale besogne sans jamais voir un uniforme à l'horizon. Bienvenue dans la tête de Jay qui se prend pour l'ange exterminateur... ou est-ce juste le monde selon Wheatley qui a commencé à doucement basculer dans l'aliénation et l'occultisme ?