Rien n’est plus casse-gueule que l’œuvre métaphorique. Rien de pire que l’artiste qui se croit subtil et ne fait qu’enfiler les clichés à coups de symboles grossiers (exemples récents ici et là). Avec Kill List, le réalisateur britannique Ben Wheatley prend le problème à bras-le-corps et offre une œuvre quasi expérimentale, assez proche des essais les plus originaux des années 60 et 70. Pour assurer son propos, l’auteur fait mine de s’installer confortablement dans deux des genres les plus classiques du cinéma anglais : le film social et le polar grinçant. Deux tueurs à gages prolétaires avec leurs problèmes familiaux et financiers qui se lancent dans un dernier contrat ? Vous connaissez l’histoire par cœur, vous l’avez vue cent fois.
Sauf que, dès les premières minutes, le metteur en scène crée une ambiance anxiogène, proche du fantastique, où s’accumulent les détails mystérieux et les faux-semblants. Peu à peu cette atmosphère étouffante s’épanche dans des séquences de plus en plus violentes qui feront frémir les âmes sensibles. Il serait criminel de révéler la conclusion de Kill List, quelque part entre The Wicker-Man et les films d’horreur les plus surréalistes, mais vous voilà prévenus. C’est bien de l’Angleterre dont il est ici question, et plus généralement de l’Occident bousculé par la crise, tenté par la guerre, mastodonte échoué sur ses valeurs chancelantes.
Une telle ambition peut prêter à sourire, on est en droit de craindre la fable moralisatrice, il n’en est rien. C’est un vrai coup de poing, un uppercut. Mais très éloigné de ces innombrables effets de mode qu’on nous survend comme étant des « électrochocs », Kill List est mille fois plus malin et mille fois plus marquant que tous les petits vantards aussitôt vus, aussitôt oubliés. Avec sa mise en scène brillante, pleine de creux et de bosses, son ambiance unique et ses comédiens quasi inconnus mais habités, Kill List surpasse toutes les attentes. Essayez d’en savoir le moins possible avant de le voir et préparez-vous au choc.