Dupieux ne tournerait que des ébauches, et ses films ne seraient que des moyens-métrages péniblement épaissis ? C'est en partie vrai : ses procédés scénaristiques, quelque peu roublards, visent à faire monter une sauce épaisse autour d'un événement clé dont la révélation se fait indéfiniment attendre, ce qui étire donc de manière assez agaçante une construction qui ne mérite pas tant de remplissage. C'est aussi un peu faux : difficile de nier, à l'occasion de L'Accident de piano, un talent certain pour les dialogues acérés, pour le contrepied étonnant, ou même pour la caractérisation de personnages originaux et entièrement campés. Ce qu'accomplit ici Exarchopoulos, rires sordides et diction qui tient du jamais vu, dans un enchevêtrement de dialogues qui mélangent une part d’absurde au nihilisme féroce, démontre une certaine vision chez son auteur. Reconnaissons donc à Dupieux les mêmes talents que ceux volontiers alloués à Fabcaro : derrière l'hyperproductivité et le style qui s'épuise toujours plus dans l'autocitation, il y a bien une aptitude établie, un sens de l'observation, une inventivité qui, malgré des creux, ne s'étiole pas irrémédiablement.
Le cul entre deux chaises, on découvre donc cette cuvée Dupieux 2025, et on y remarque les incessants mêmes défauts, que ponctuent çà et là de bonnes idées. L'image y est tantôt très posée, très réfléchie, tantôt d'une invraisemblable laideur, les dialogues alternent le cinglant et le franchement débile, et le concept, pourtant très percutant, et pas moins actuel, finit par vite tourner à vide. Ce qui fait, hélas, définitivement pencher la balance du mauvais côté, c'est bien la stupidité intégrale de ses personnages ; s'ils ne sont pas profondément crétins (pauvre Karim Leklou, cantonné à un rôle détestable), c'est qu'ils sont au minimum mal intentionnés, sinon carrément sociopathes. Dans le pire des cas, ils possèdent les deux facettes : si c'est ça le moteur de la créativité de Dupieux, et si son petit cirque se cloisonne à de telles limites de mesquinerie, autant s'arrêter là.
Plus troublante en revanche est la mise en abyme que Dupieux réalise de sa propre fonction de cinéaste au travers du personnage de Magaloche ; il serait bloqué dans une spirale infernale du toujours plus, jeté en pâture à des journaleux avides de destruction de sa personne (cela rend d’ailleurs tout avis que l'on aurait sur son film assez désagréable à tenir), et n'aurait donc plus que pour seul objectif de création l'argent qui en résulte. Si la sentence est telle qu’elle peut donner l’impression, en sus, d’une énième provocation bilieuse, force est de reconnaître qu’elle pousse le spectateur à l’introspection quant à son rapport à Dupieux, et plus encore, qu’elle invite à s’interroger sur le sens que le réalisateur confère à ses dernières images. Suicide symbolique, survivance éternelle de l’oiseau de mauvais augure (à moins que l’allégorie du corbeau ne soit à comprendre dans son second sens ?) : quelle suite donner à ce propos d'une résignation terminale quant au geste de création et à l'envie d'être un artiste ? Ce film marquera-t-il donc la fin d'un cycle chez son auteur ? Réponse en 2026 : vu le rythme qu'il tient depuis dix ans, on en saura plus bien assez tôt.