Le titre du nouveau film de Kleber Mendonça Filho est un peu trompeur. Il pourrait laisser penser qu’on a affaire à un thriller d’espionnage classique or, si L’Agent Secret contient bien quelques éléments de polar, il s’agit avant tout d’une introspection sur le passé trouble de son pays qu’offre le réalisateur brésilien : une plongée dans une période sombre et instable, des temps où il n’est jamais agréable de fouiller mais que le devoir de mémoire ravive.

Car Marcelo n’est même pas agent secret. D’ailleurs, on ne sait pas vraiment qui il est, ce qu’il fuit ou cherche en se cachant à Recife dans une pension pour réfugiés politiques, ou encore pourquoi il ne peut pas vivre avec son fils.

Le film déploie plusieurs arcs narratifs et une galerie de personnages hétéroclites, souvent savoureux, mais dont on ne connaitra jamais grand-chose. Ils sont chacun à leur échelle les effets directs de la dictature, de son emprise muette. L’Agent Secret ne traite pas du régime en tant que tel, mais de ce qu’il engendre naturellement : l’insécurité permanente lorsqu’on est en désaccord avec la ligne officielle, la corruption, la désinformation, les disparitions inexpliquées…

Quand on n’est pas au fait de l’histoire du Brésil, cela parle forcément moins ; il faut parfois s’accrocher pour suivre le fil, mais le récit finit par retomber sur ses pattes et les pièces du puzzle par s’assembler.

Au-delà du destin de Marcelo, on décèle cette volonté de comprendre, de faire honneur à ceux qui ont combattu, qui ont résisté, qui ont cherché et de les réhabiliter.

Et malgré les digressions, parfois burlesques (une histoire de jambes poilues) ou un peu trop longues, on ne s’ennuie pas. Le mérite en revient au travail d’orfèvre et à la mise en scène de Mendonça Filho, qui nous plonge en immersion totale dans le Brésil de l’époque et en ressuscite l’esprit à l’écran aussi bien à travers ce que l’on voit (reconstitution magistrale, photographie sublime) que ce que l’on ressent : le danger permanent qui pesait sur les dissidents du régime. Wagner Moura en est l’incarnation parfaite, faisant preuve d’une intense présence, portant dans son regard et sa corporalité toutes les peurs et les questionnements des Brésiliens de cette époque.

En regardant L’Agent Secret, difficile de ne pas penser à Je suis là, l’excellent film de Walter Salles sorti l’an dernier, qui évoquait les disparitions politiques sous la dictature militaire. Il m’avait un peu plus marqué, car plus frontal et plus accessible, mais les deux œuvres partagent le même niveau d’exigence narrative et d’excellence formelle. Un cinéma de mémoire qui peut être un peu difficile d’accès mais habité et porté par le caractère de sa mise en scène.

Thibault_du_Verne
7

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Créée

le 21 déc. 2025

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