Avec L’Agent secret, Kleber Mendonça Filho poursuit un travail désormais parfaitement identifiable. Troisième film situé à Recife, sa ville natale, le film s’inscrit dans une tradition du cinéma politique où la mémoire collective ne s’énonce pas frontalement, mais s’infiltre peu à peu, par l’atmosphère, les corps et les lieux.
D’emblée, la lumière solaire s’impose comme un élément central. Éblouissante, parfois presque excessive, elle donne au film une présence physique immédiate. Elle restitue la matérialité du Brésil — la chaleur, la densité urbaine, la circulation continue des corps et des voix, la fête comme la violence. Cette énergie visuelle peut évoquer La Cité de Dieu de Fernando Meirelles, non dans le propos, mais dans cette manière de faire exister un pays à l’écran comme une réalité vivante : non pas un décor, mais une véritable matière.
Le récit, lui, refuse toute précipitation.
La multiplication des personnages, incarnés par des acteurs peu familiers du public européen, et la fragmentation narrative rendent les premières séquences volontairement déroutantes. Le film ne cherche pas à être immédiatement lisible. Il invite plutôt à une forme de disponibilité, à accepter de se laisser porter par une succession de situations, de visages, de gestes quotidiens.
Peu à peu, se dessine le portrait d’une société traversée par une tension politique diffuse, intériorisée, presque banalisée. La menace n’est jamais spectaculaire ; elle circule en sourdine, dans les regards, les postures, les silences, les hors-champ. Mendonça Filho filme moins les événements que leurs effets persistants sur les corps et les consciences.
La comparaison avec Bacurau s’impose naturellement, tant les deux films partagent un même arrière-plan politique. Mais leurs démarches divergent nettement. Là où Bacurau choisissait la rupture, la radicalité et une frontalité assumée, L’Agent secret opte pour la retenue, l’immersion progressive, une forme de classicisme formel qui privilégie l’observation à l’impact.
Ce choix n’est jamais tiède. Il confère au film une densité particulière, une capacité rare à imprégner durablement le regard. L’Agent secret ne cherche pas à convaincre par l’effet ou la démonstration, mais à faire sentir, à faire éprouver un climat, une époque, une mémoire en travail.
Un cinéma parfois exigeant, mais profondément sensoriel.