Je trouve fou comment l'appréciation d'un film se fait toujours en fonction de son temps...
Prenez cet Agent secret par exemple. À une autre époque, je ne suis pas certain qu'il m'aurait plu, mais là, en cette fin d'année 2025, au regard de ce qu'est devenu l'offre cinématographique actuelle, il ne peut que me séduire ne serait-ce que pour certains de ses aspects.
Parlons juste de la photo, pour commencer. Ah mais dès l'intro, qu'elle m'a fait du bien, cette photo ! Les teints un peu cuivrés, la terre et les champs qui rajoutent à cette atmosphère suffocante, et cette Coccinelle jaune clinquante qui vient s'insérer dans ce décor comme une singularité qu'on ne peut ignorer. Rajoutez à ça ces cadres géométriques bien campés, ces gueules, ce bide du pompiste, voire même tout simplement ce tempo. Ah mais vraiment : toute la mise-en-scène me caresse dans le sens du poil.
Et dire que c'est le même Kléber Mendoza Filho qui m'avait assommé avec son Aquarius six ans plus tôt...
J'en serais presque à me poser des questions...
Quoique...
Parce qu'il n'en reste pas moins qu'au bout d'un moment, j'avoue avoir retrouvé ce genre de piétinement qui a vite tendance à m'achever à la longue.
Étonnamment, malgré l'enchaînement de personnages hauts en couleurs, de ces lieux qui respirent leur époque et d'un mystère que l'intrigue s'efforce d'entretenir le plus longtemps possible, ce film réussit l'exploit de s'enliser. Il multiplie les arcs, les personnages, passant de l'un à l'autre sans vraiment parvenir à générer une dynamique à partir de ces instants-là. C'est comme si l'auteur s'était lui-même perdu dans sa propre délectation à accumuler les choses, perdant ainsi de vue le fil de sa propre histoire.
Ça s'égare tellement que c'est en définitive grâce une énième trame de narration pour le moins attendue...
...à savoir les deux jeunes filles qui découvrent cette histoire un demi-siècle plus tard par l'intermédiaire de bandes magnétiques...
...que je n'ai pas totalement décroché, parvenant in extremis à me redonner le petit sursaut d'intrigue nécessaire pour m'éviter de flancher définitivement.
Et ça aurait franchement été dommage de flancher car, ce n'est que sur sa dernière demi-heure que le film parvient à raccrocher tous ses wagons et ainsi proposer un final franchement haletant.
Tout a été posé pour faire monter la tension sobrement mais efficacement, tout ça pour déboucher sur une conclusion à la fois saisissante...
Que le plan de l'assassin d'Armando ne se passe pas comme prévu laisse émerger un espoir salutaire que prenant ; tout comme il n'en rend l'issue que d'autant plus accablante. C'est parce qu'on a sincèrement cru qu'Armando pourrait s'en tirer que la fatalité de assassinat n'en devient que d'autant plus tragique.
...mais une conclusion qui parvient aussi à apporter une lecture inattendue et habilement pertinente au long spectacle qu'il nous a été donné de voir.
Parce qu'au bout du compte, de quoi a-t-il été question durant ces presque trois heures d'histoire d' Agent secret ? Eh bien, au-delà de la question de la traque et de la peur de mourir, il a surtout été question d'effacement. Effacement de soi au sein de l'espace public. Effacement de soi au sein de ses relations amicales. Voire même effacement de soi pour ses propres enfants.
Car quand bien même ces instants d'errances ont pu être à mes yeux une réelle source d'ennui, il n'empêche que cette errance est une narration en soi. Chacun de ces personnages est au fond une errance à lui seul.
Car il n'y a pas qu'Armando et ses compagnons de chambrée qui vivent dans l'effacement au point que les rôles et les identités se confondent. Il y a aussi ce tailleur allemand qu'on prend pour un tortionnaire alors qu'il a fait partie du camp des torturés. Et comment ne pas faire de parallèle avec ce criminel italien dont l'ascendance ne semble guère reluisante mais qui a malgré tout pignon sur rue pour mener ses perfidies.
D'un côté il y a ceux qui se cachent, et de l'autre ceux qui veulent faire de grands trous dans la bouche.
Plus que de mort charnelle, c'est de cette mort de l'identité – d'agents secrets au sens polysémique du terme – dont il est ici question.
Et ce qu'il ressort de ce film, c'est qu'au-delà de tuer les êtres, la corruption des identités et des systèmes tue jusqu'aux mémoires ; aux possibilités de sociabiliser et de transmettre.
Désobéir à l'injonction du secret devient presque une obligation – un besoin – qui expose certes à la mort, mais qui permet paradoxalement, même après soi, d'exister un peu.
En cela le film parvient à se boucler en touchant quelque chose ; quelque chose qui fait d'autant plus écho qu'en début d'année, un autre film brésilien parlait de cette forme d'effacement, mais sous une toute autre forme : Je suis toujours là.
C'est ce qui fait qu'au bout du compte, je lui pardonne pas mal à ce film-là. Je lui pardonne ses errances, ses symboliques et ressorts narratifs parfois un peu trop explicités ,je justifie aussi ses petites notes d'humour burlesque qui, paradoxalement apporte un contrepoids presque salvateur à cette démonstration oppressante.
À une autre époque, j'aurais été moins conciliant, c'est certain. Mais, en cette fin d'année 2025 et en ce début d'année 2026, faire un film habité et imprégné d'un vrai sens de cinéma, ça ne mérite pas d'être effacé...
Oui, il reste appréciable de se rappeler qu'au milieu de tout le reste, il y a ce cinéma qui est toujours là...