L’Agent Secret, véritable palme d’or

Je me demande souvent comment l’histoire du cinéma traitera de la période actuelle. Après le cinéma classique et les nouvelles vagues, les réalisateurs ne viennent plus faire du cinéma par le fruit du hasard mais par des études, une construction cinéphile aguerrie, ce qui se manifeste dans leur cinéma par de la citation. La politique des auteurs commence, allant de pair avec la montée des idéaux progressistes des années 70, avant de rapidement s’effondrer des années plus tard pour laisser place à un cinéma hybride. Je parle ici du cinéma américain, vu que selon moi c’est une des grandes influences de l’Agent Secret.

Une des conséquences de tout ça ? L’abandon progressif de la standardisation, pour un lent dynamitage du genre au cinéma, donnant aujourd’hui ce qu’on appelle le post-modernisme.

 Le film suit l’histoire d’Armando, ou plutôt Marcelo, qui pour une raison mystérieuse se retrouve contraint à mener une vie clandestine dans les années 70 au Brésil. Et… c’est à peu près tout ce que je peux en dire sans révéler des détails cruciaux de l’intrigue. L’Agent Secret est un film de dissimulation. Aussi, son intrigue semble à la fois en retard et en avance sur l’action qui se déroule. Cela se manifeste par un montage libre, mais étonnamment très digeste, qui alterne entre différentes temporalités et intrigues d’une main de maître. Cette dissimulation s’incarne autant dans les personnages qui masquent les non-dits par des émotions fortes, des barrières de langue, des traumatismes cachés. De ce fait, le récit omet beaucoup de détails volontairement dans sa première partie. Le film atteint un paroxysme de complexité narrative à la fin de sa première heure avant d’enfin révéler les motivations de ces personnages dans une séquence de témoignage bouleversante. Et tout semble être fait pour mettre en avant les talents extraordinaires de Wagner Moura (prix d’interprétation, comme quoi parfois la justice existe) qui a le plus beau sourire inversé de l’histoire du cinéma. À partir de cette séquence charnière, le film se permet un envol dans son rythme par un montage encore plus dynamique et des digressions signifiantes mais absurdes dans leurs formes. Si dans n’importe quel film ce serait du trop plein (pour citer Oui de Nadav Lapid par exemple, ingénieux mais brouillon) ici Filho en fait un véritable moteur narratif. 

 L’influence des cinéastes modernes américains irriguent profondément le nouveau film de Kléber Mendonça Filho. Avec une étonnante tête de prou : Spielberg. En effet, la sortie des Dents de la mer (Tubarao au Brésil) en 1977 (tiens tiens) agit comme un leitmotiv de toute la narration. Le film de requins sera à la fois le reflet d’un miroir du jeune Filho avec le personnage de Fernando, impressionné par ce cinéma d’épouvante et spectaculaire et un écho à la violence banalisée qui opère dans les rues brésiliennes sous la dictature. Mais son influence est aussi celle de Corman. Et ce dans une séquence surréaliste où une jambe poilue attaque des individus. Pastiche de série B, cette séquence nourrit pourtant un propos. Cette scène rend concrètes les mensonges du pouvoir en prenant à bras le corps un récit façonné de toute pièce pour mettre en évidence sa fausseté. L’hilarité que provoque cette séquence est salutaire. Ce moment est d’autant plus méta cinématographique que le rire du public vient se mêler à celui des protagonistes, qui en fait, imaginaient la scène depuis le début avec humour.

Le film d’horreur vient se greffer au film d’espionnage. Et voilà qui est pour le moins ambitieux. Sauf que voilà, l’Agent Secret ne se situe en réalité sur aucun de ces champs. Aussi, Filho en esthète, convoque la maestria d’un cinéma comme celui de Brian de Palma. Avec par exemple, des plans en demi bonette pour signifier d’un duel à distance inévitable, de plans en steadicam comme Scorsese pour une course poursuite. Les points communs avec les autres cinéastes modernes ne s’arrêtent pas là. Comme Eddington qui refusait de montrer la menace dans son climax, la faisant jaillir d’un brouillard, la faisant devenir invisible, l’Agent Secret refuse le climax classique. Non pas dans un geste paranoïaque, mais dans un mouvement politique et dramaturgique puissant. L’affrontement n’aura pas lieu, ou du moins par des moyens différés. Il n’y a donc pas à proprement parler des séquences de course-poursuite, de fusillade, mais un enchaînement logique qui occasionne l’autopsie d’un Brésil malade, où l’on ne s’étonne même plus d’un cadavre pourrissant dans la rue. Ceci est justifié en grande partie du fait qu’Armando n’est pas un personnage aux capacités physiques extraordinaires, mais un homme de droiture morale qui doit assumer une nouvelle vie. Aussi, le fait que le film se déroule dans les années 70 n’est pas seulement stylistique (bien que sincèrement on aurait pu s’arrêter à ça tant le film est chaleureux et somptueux) mais bien pertinent à l’heure où le Brésil est sorti d’une présidence Bolsonaro épuisante. Aussi, le film agit comme un miroir à peine déformant de la réalité : L’Agent Secret fait la peinture d’un pays en proie au capitalisme le plus gras, rongé par la corruption à tous les niveaux de l’Etat. Non pas dans un geste seulement documentaire, puisque Filho parvient à rendre les 2h40 de film divertissantes, avec des séquences d’émotion bouleversantes et des moments de tensions très prenants. 

C’est par la négation du genre que Filho, comme d’autres, nourrissent un cinéma politique d’opposition. Et cette résistance garde en ligne de mire une réconciliation fantasmée. A l’image de cet improbable groupe de réfugiés qui tente tant bien que mal de faire communauté, alors même que personne ne connaît la véritable identité de son voisin. Il faudra donc à nouveau apprendre à se faire confiance, et accepter la coexistence de la bienveillance avec celle de la violence, en témoigne ce carnaval qu’on présente avant tout comme une fête meurtrière, ou ce rescapé des camps interprété par Udo Kier (acteur qui dans sa carrière a interprété un certain nombres de soldat nazi), tente de conjurer le mauvais sort par la danse.


Dems
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le 30 déc. 2025

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