Il risque de passer un peu inaperçu face à Avatar 3, qui menace d’écraser tout sur son passage. D’autant plus qu’il s’agit d’un premier long métrage de la scénariste et réalisatrice Alice Vial. Classé dans les comédies romantiques, je rangerais personnellement L’Âme idéale plutôt du côté de la comédie dramatique. Car, à bien y réfléchir, le personnage d’Oscar, interprété par Jonathan Cohen, comprend assez vite ; une fois la mort acceptée , que sa place n’est plus dans le monde des vivants, et que sa relation avec Elsa ne fait que précipiter cette dernière dans une forme de dérive psychique.
Oui, je sais, c’est bizarre. Mais il faut au minimum avoir vu la bande-annonce pour comprendre. Elsa voit les morts ; ou plutôt, elle voit ceux qui restent coincés dans une sorte d’entre-deux. Franchement, le scénario est scabreux et pourrait facilement sombrer dans le grotesque, se vautrer dans un mauvais remake de Ghost ou du Sixième Sens. Et pourtant… non. Étonnamment, ça fonctionne.
Pourquoi ? Parce que l’émotion nous prend à la gorge dès les premières scènes, autour d’un repas de famille qui va sérieusement déraper. Cela dit, je me méfie toujours des films qui savent trop bien tirer sur la corde sensible, au risque de malmener l’esprit critique. Tentons donc de rester objectif.
Quand Oscar déboule dans la vie d’Elsa, celle-ci a déjà fait le deuil de toute relation amoureuse. Son don très particulier l’oblige presque à vivre seule. Est-ce le choc ? Ou le charme discret, mais bien réel, d’Oscar, qui la fait basculer ? Toujours est-il qu’elle s’engage dans cette relation avec un espoir nouveau… qui va très vite se heurter à la réalité. Et je ne dévoile rien : c’est dans la bande-annonce. Oscar est mort. Mais il ne le sait pas.
Et non, je vous assure : ça fonctionne.
Je me pose toujours la même question en sortant d’une œuvre : qu’est-ce que je viens de voir ?
En réalité, le vrai sujet du film n’est peut-être même pas cette relation ; même si beaucoup s’arrêteront là. C’est surtout le portrait d’une femme condamnée à vivre seule, parce que le regard de la norme ne peut que la rejeter. Que deviennent alors les désirs, les envies, face à cette solitude contrainte ? Vivre seule au milieu des autres, sans pouvoir parler de ce que l’on vit. C’est terrible.
Et c’est là que le film bascule. Elsa plonge à corps perdu dans l’irrationnel, à la limite de la décompensation psychique. Mais cet irrationnel n’est pas un symptôme : c’est un langage intérieur. Le film externalise son monde psychique au lieu de le verbaliser, et cela peut surprendre. À bien y réfléchir, pourtant, nous avons tous croisé un jour des personnes semblant perdues dans leur monde, s’adressant à un interlocuteur visible d’elles seules…
Je n’en dis pas plus. Au-delà de cette romance, qui n’est finalement qu’un décor, le film montre aussi la difficulté de celles et ceux qui accompagnent des personnes en détresse. Et c’est encore plus vrai lorsqu’on travaille en soins palliatifs, où l’on accompagne des morts en sursis jusqu’au bout. Comment vivre ensuite avec les autres ? Rentrer chez soi le soir en sachant qu’il faudra garder pour soi ce que l’on a vu et vécu dans la journée ? Personne n’a envie d’entendre parler de la mort au quotidien. La mort est censée arriver de manière aléatoire, surprendre ; pas s’inviter aux repas du soir ni dans les conversations de salon. Il faut pourtant apprendre à vivre malgré tout. Ce film est une parfaite parabole sur ce sujet dont on ne parle jamais.
Côté casting, Jonathan Cohen impressionne par sa finesse et sa retenue, y compris dans ses colères. Et surtout, une comédienne québécoise lumineuse, solaire, magnifique : Magalie Lépine-Blondeau. Touchante jusqu’au bout. On retrouve également Anne Benoît, ainsi que Jean-Christophe Folly, discret mais tout aussi juste.
Petit clin d’œil enfin : Alice Vial réussit à filmer Le Havre sans nous donner envie de pleurer ; ce qui relève presque de l’exploit 😉
Un film vraiment réussi. Prévoir les mouchoirs. Et une réalisatrice déjà récompensée pour ses courts-métrages, qui est, sans conteste, à suivre.