On apprécie mieux ce grand western chaque fois qu'on le revoie

Les éloges ne manquent pas, comme pour les quatre autres films tournés par Anthony Mann avec James Stewart dans les années 50. Que dire de plus ? Scénario, rythme, montage, suspense, couleurs, casting et jeu des acteurs, tout est excellent. On peut ajouter qu’il y a une variation subtile dans le traitement des conflits propre à ce genre de scénario.

Ces westerns savent montrer un groupe tenu par un objectif commun, tandis que des "conflits de loyauté" sont à l’œuvre : comment y sont conciliés les attaches et les désirs singuliers en chacun, malgré les contradictions intimes ou liées au collectif.

D'habitude ces relations se dégradent, et alors ça décante vers la fin : "les vrais méchants" sont éliminés tandis que "les vrais gentils" restent à l'écran. Ce genre de final peut être frustrant par sa simplification. Mais ici la formule est inversée : c'est la déloyauté qui domine d'emblée.

Conflits de déloyauté.

L’introduction de chaque personnage, à la recherche d'un criminel en fuite pour 5000 dollars de prime (l'appât), est agressive. C’est la méfiance, l’envie voire la haine qui dominent, malgré la contrainte d'alliances utilitaires dont chacun calcule et anticipe la temporalité limitée.

Dès le premier plan, c’est un coup de "naked spur" (éperon nu) sur le flanc de son cheval qui propulse James Stewart, chasseur de primes solitaire vers un chercheur d’or un peu louche (Millard Mitchell). Il le menace, le fouille, puis il s’oblige à une entente avec lui. Nous voilà à 1 + 1.

S’agrège à ce duo utilitaire un officier dévoyé, en fuite pour avoir violé une indienne (Ralph Meeker) : 2 + 1, et dans cet assemblage, la somme des méfiances réciproques se cumule dangereusement.

Les trois tombent sur le criminel (Robert Ryan), lequel va lutter pour sa survie : on est alors à 3 contre 1. Ou est-ce à 3 contre 2 ? Car surgit pour le protéger une innocente jouée par Janet Leigh : elle est liée au bandit car il fréquenta son père (même un outlaw peut être un tonton). Elle va le sauver de l’exécution sommaire, une tentation récurrente chez tous les autres.

Le credo de chacun n’est pas le principe habituel des groupes : "Restons alliés, car l’intérêt de tous inhibe en chacun les tentations de l'ego". On voit le contraire sur le visage de chaque homme : « Seul mon intérêt compte et je manipulerai chaque partenaire jusqu’au moment idoine pour m’en débarrasser ». Même Stewart le héros agit avec de la fourberie, bien qu’il soit plus blanc que les autres : il est moins animé par la cupidité que par un ressentiment mystérieux.

La seule qui progresse avec générosité est la jeune femme car elle ne connait pas l’avidité matérielle ni l’amertume affective. Et son amour, donné sans conditions à la fin de l'histoire, va illuminer et modifier de manière bouleversante le geste du bounty hunter et la chute du film, laquelle se passe sur un autre "naked spur", un très bel « éperon nu » à flanc de montagne.

Un défaut quand même ?

Il y a quand même un défaut dans ce film parfait : c’est une faiblesse dans l’excellente et courte séquence avec les indiens.

Autant la charge de ceux-ci est magistrale, et en plus dans sa dynamique elle perturbe le parcours et les liens du groupe des blancs car elle révèle et aiguise les rapports inamicaux entre eux cinq, autant on est gêné par la fin de ce bon moment. Car alors, chaque balle tirée tue un indien (one shot, one dead) ce qui est trop irréaliste, surtout comparé au soin apporté à l'ensemble de la narration.

Mais qui suis-je pour faire la leçon à Monsieur Anthony Mann sur une séquence d’action, une seule un peu faible parmi les deux douzaines de ce film, toutes captivantes ?

Michael-Faure
10
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le 20 mai 2024

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