Il y a ces deux scènes liminaires, songes, rêveries, métaphores ou analepses, pleines de rires enfantins, idylliques, sans doute les plus inoubliables évocations cinématographiques du bonheur insouciant. Deux scènes d’une maîtrise, d’une beauté et d’une pureté telles que les propagandes soviétique ou occidentale — oui, les publicités « Kinder » — n’en ont jamais rêvé et n’y parviendront jamais. Et entre les deux, il y a une autre enfance.
Elle est marécageuse et barbelée, comme si le jeune Ivan était né de la boue. Elle se finit dans la chancellerie du Reich en ruines, par une photographie et une mention sinistrement administratives. Pourtant, le film de Tarkovski traite de tout sauf des enfants-soldats. D’ailleurs, l’IMDb ne l’associe pas à ce mot-clé. Et il n’est un film de guerre que fortuitement, la Seconde Guerre mondiale n’étant que l’ensemble des conditions qui ont rendu Ivan orphelin, et dont lui-même espère qu’elles le feront héros.
Les systèmes totalitaires cherchent à former une jeunesse déterminée : Ivan est opiniâtrement taciturne, dès la première scène parlante. Ils exigent de leur population une haine pour tout ce qui s’oppose à eux : Ivan a appris qu’il n’existe pas de grand écrivain allemand. Ils la forcent à se battre : Ivan ne demande pas mieux. Plus soviétique que l’idéologie soviétique, le jeune héros ne la respecte pas… Voilà pour une lecture politique.
Mais Ivan reste un enfant, corps malmené et fluet dans son uniforme qui flotte. Statistiquement, si j’en crois Michel Tournier (« L’enfant et l’adolescent », dans le Miroir des idées), c’est à onze ans que l’on meurt le moins ; de fait une partie de notre culture contemporaine est bâtie sur une conception de l’enfance comme un âge d’or, qu’il s’agirait de faire revivre par toutes sortes de moyens — la fiction en est un. Tarkovski ne prend jamais ouvertement le contre-pied de cette mythologie, pas plus qu’il ne la combat : il l’évacue purement et simplement, au profit d’une autre quête, celle du sens.
Ici il faut rappeler que l’Enfance d’Ivan lance un défi aux mots. Difficile à qui aime ce film d’en faire une critique qui n’aligne pas les clichés quant à l’émotion brute, ni ne tourne à la leçon d’analyse filmique. On pourra seulement relever des thèmes. Remarquer l’incroyable travail sur le moindre plan. Trouver le jeu de Nikolaï Bourliaïev génial. Noter à quel point le récit, finalement très fragmenté, et tout digressif qu’il soit par moments — le triangle amoureux, le vieil homme à la poule —, est incroyablement cohérent, sans suivre aucune structure préétablie. Ôter quelques minutes à l’Enfance d’Ivan serait l’affaiblir, lui en rajouter est un tour de force dont on ne laisserait le soin qu’au réalisateur — et en prenant le pari qu’il puisse être aussi bon que lui-même.
J’en reviens à la quête : comme les grands poèmes, le premier film de Tarkovski est son propre sens. Une fois éliminée toute lecture insuffisante, biaisée ou malhonnête que le spectateur peut en faire, subsiste le film « tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change ».
Oui, parce qu’à ce stade-là, l’Enfance d’Ivan est une poésie. Et brasse tous les thèmes.