Dans ce faux film de sabre, où la question de la vengeance est différée au point de constituer une pure formalité, le maître japonais livre une épure qui, plus de cinquante ans après, étonne par sa rigueur. Successions de plans fixes, dont on pourrait penser qu'ils invitent à une contemplation béate ; mais c'est au cœur même de cette immobilité que surgissent les mouvements les plus importants : attaque de ronins par la police (les silhouettes des policiers, filmées à distance, envahissent progressivement le plan, plaçant le spectateur au centre de l'effet de surprise voulu par les policiers) ; retrouvailles du "héros" avec la fille de son maître, alors qu'elle apparaît peu à peu sur la droite du plan. Saisissante est cette séquence où, dans la tradition orientale, un soupirant vient demander au maître déchu la main de sa fille et, devant son refus, lui lacère le dos de sa lance.
En quelques secondes, nous sommes passés d'une courtoisie feinte à un déchaînement irrépressible sans autre gymnastique filmique. Le plan, chez Mizoguchi, en tout cas à cette époque de sa plus grande rigueur esthétique, fonctionne de manière centripète : il est un monde qui semble investi de toutes les possibilités d'envahissement.
Le film revêt par ailleurs une dimension documentaire rare à l'époque, dans ces scènes successives où les personnages tentent de forger une épée, jusqu'à trouver la densité requise. On peut dire que, pour ce film de 66 mn, le temps de l'élaboration de l'épée coïncide presque avec le temps du déroulement du film.