Sorti en 2004 et réalisé par Abdellatif Kechiche, L'Esquive c'est le film qui a révélé le réalisateur franco-tunisien et qui voit Sara Forestier exploser littéralement l'écran. En atteste les cinq Césars reçus, pour le meilleur film, le meilleur réalisateur, le meilleur scénario et le meilleur espoir féminin. Ce n'est que le second film d'Abdellatif Kechiche après La Faute à Voltaire (2001) et c'est déjà la consécration. Sa patte est reconnaissable au premier regard, avec un style très réaliste et sans artifices. On se rapproche du cinéma docu-fiction, avec la caméra portée, des plans très longs et des cadres au plus prés du visage des acteurs. Le spectateur est littéralement immergé dans la vie de la cité.

Dans L'Esquive, on suit les aventures du jeune Krimo (Osman Elkharraz) qui vit dans une cité HLM, avec un père absent (en prison) et une mère négligente. Krimo est quelque peu livré à lui-même, quoi ! Mais un beau jour, il croise Lydia (Sara Forestier) une camarade de classe qui essaie une robe pour une représentation théâtrale de la pièce Le Jeu de l'amour et du hasard de Marivaux, une pièce que les élèves étudient en français (le professeur de français est interprété par Carole Franck). On comprend que Krimo et Lydia se connaissent depuis longtemps, mais avec cette robe et cette passion qui l'anime, le jeune garçon semble la voir pour la première fois. C'est en quelque sorte un coup de foudre "en différé".

Krimo va alors tout tenter pour se rapprocher de Lydia, allant même jusqu'à négocier auprès de Rachid (Rachid Hami) le "rachat" du rôle d'Arlequin qui est le prétendant du personnage interprété par Lydia dans la pièce. Mais se faisant, il s'éloigne de son groupe d'amis, des caïds qui voient d'un mauvais œil ses aspirations théâtrales (un loisir de bouffons, ou pire de pédés). Qui plus est, Krimo est en couple avec Magalie (Aurélie Ganito) qui ne compte pas se laisser faire. Mais voilà, jouer la comédie n'est pas donné à tout le monde et Krimo en est bien incapable. Les répétitions avec la prof tourne au fiasco et Krimo abandonne le rôle ... c'est l'esquive (d'où le titre du film).

L'Esquive c'est l'exemple type d'une mise en abyme, avec la pièce de Marivaux qui exprime les sentiments de Krimo dans le film. Krimo est un timide maladif, tout le contraire de Lydia qui a tendance à être trop volubile. C'est très douloureux de voir ce jeune caïd affublé d'un costume à carreaux, se montrer incapable d'exprimer la moindre émotion. L'Esquive c'est ça, c'est l'esquive de ses émotions, l'esquive de ses sentiments (Lydia et Krimo l'un envers l'autre et à tour de rôle) et l'esquive sociale pour un jeune homme sans repères et dont le père est en prison.

Et ce qui me captive à chaque fois avec Abdellatif Kechiche, c'est sa façon de filmer. C'est du cinéma naturaliste qui montre la vérité des sentiments et qui nous donne l'impression de ressentir en vrai ce que ressentent les protagonistes du film. Tout paraît si naturel avec cette caméra portée à l'épaule et les échanges entre les gamins sonnent tellement juste, qu'on pourrait croire que c'est improvisé. Mais en fait non, c'est probablement un film très écrit avec beaucoup de préparations et de répétitions. C'est la magie du cinéma de Kechiche, c'est tellement bien écrit que ça paraît improvisé.

L'Esquive c'est aussi un film de banlieue, mais une banlieue bien loin de l'image qu'on a l'habitude de voir au cinéma ... on est clairement pas dans La Haine (1995) ou dans Les Misérables (2019), quoi ! C'est une vision un peu "bisounours" de la banlieue, ou plutôt devrais-je dire, une vision bienveillante de la banlieue. On a bien une scène de violence policière un peu vénère vers la fin du film, mais sinon tout ça, c'est bien gentillet au final. Abdellatif Kechiche veut nous montrer que les jeunes de la cité ne sont pas dénués de sentiments. Il transpose alors le marivaudage de la pièce dans la cité. Le concept est génial et en plus c'est excellemment bien écrit.

Et que dire de l'interprétation de Sara Forestier, si ce n'est qu'elle est exceptionnelle. Le film révèle un vrai talent brute. Elle est à fond dans son rôle et la passion qui l'anime à l'écran, se voit aussi en dehors. Et ça n'étonnera personne de savoir que c'est celle qui aura le plus de réussite par la suite, dans sa carrière, parmi tous ces jeunes. A contrario, Osman Elkharraz est à l'image de Krimo, il est complètement timoré, il n'ose pas agir et subit les événements. Avec ce personnage, il y a aussi l'évocation d'un enferment social, avec cette envie inavouée et inavouable de s'évader (les dessins de voiliers de son père). La timidité de l'acteur et son manque d'entrain servent le film, mais traduisent aussi un malaise en lui. C'est l'exact opposé de Sara Forestier et ça n'etonnera personne de savoir qu'il a très mal vécu l'après L'Esquive. Il n'était pas fait pour être acteur tout comme son personnage Krimo qui n'était pas fait pour faire du théâtre.

Bref, L'Esquive est un film profond et très touchant. Et surtout, il n'a rien perdu de sa force, même plus de vingt ans après. Le propos défendu par Abdellatif Kechiche est toujours d'actualité et mis à part le téléphone portable, les jeunes d'aujourd'hui n'ont pas tellement changé. L'Esquive nous fait aimer ces jeunes et à la fin du film, on a qu'une seule envie, c'est qu'ils réussissent dans leur vie.

Créée

le 20 avr. 2026

Modifiée

le 20 avr. 2026

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lessthantod

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