Le film s'ouvre sur la mer, cet espace tantôt paisible tantôt mouvementé, comme le cœur de Selma, cette jeune émigrée qui a fui en urgence la guerre syrienne pour se réfugier à Bordeaux, car son mari a été incarcéré pour protestation anti-régime. Elle a choisi ce qu'il y a de mieux pour sa famille, mais aussi ce qu'il y a de pire pour une mère : confier son gamin à une proche, et se cacher le plus loin possible. Quand elle n'a plus d'espoir sur la survie de son mari, elle finit par succomber aux charmes d'un avocat qui l'aide bénévolement... Qu'est-ce que L’Étrangère veut nous dire, au-delà de son histoire d'immigration tragique ? Il aborde surtout le désir féminin, le regard que l'on porte à une femme qui a été mariée, a aimé son homme et son enfant, mais doit peu à peu se résigner à l'impossibilité de faire son avenir avec sa famille : peut-on lui lancer la pierre, quand elle se remet à penser en tant que femme, et non en tant que (vraisemblable) veuve ? Le film, heureusement, répond à notre place (pour ne laisser aucune chance aux esprits misogynes) :
son mari revient mais ce n'est plus l'homme qu'elle a aimé, ayant été traumatisé par son incarcération, et n'est plus le jeune homme tendre qu'elle a connu.
Qui est l'étranger, maintenant ? Peut-il vraiment la blâmer d'avoir pensé à refaire sa vie, en pleine détresse émotionnelle ? L’Étrangère, c'est le film qui nous place du point de vue qu'on ne voit jamais : celui de l'épouse du héros de guerre. Celle qui attend, ne sait pas si son homme est encore vivant, et si elle doit culpabiliser d'avoir des sentiments pour un autre, ou même juste des pensées pour une autre vie... Dans leur rôle, Zar Amir (Selma), Alexis Manenti (l'avocat, vu dans Les Misérables ou Athéna) et Amr Waked (le mari) sont formidables, et le film peut se targuer d'avoir une finesse désarmante pour traiter son histoire, ne condamnant jamais personne, montrant que tout le monde est pris en étau dans une situation impossible, et permettant finalement à son héroïne de
se libérer de son premier engagement marital (son mari reste son meilleur ami, son soutien permanent, et accepte qu'elle refasse sa vie autrement
: la plus belle fin qui soit) pour délaisser son destin de victime de guerre, et devenir une femme libre. Une véritable tragédie grecque, malheureusement actuelle, qui tire toute son originalité à réfléchir du point de vue de l'épouse du héros de guerre, qui est "étrangère" aussi à ses propres sentiments... Un drame d'une finesse inattendue, à ne pas rater !