[Critique à lire après avoir vu le film]

Un heureux événement : ainsi nomme-t-on, traditionnellement, la naissance d’un bébé. L’absence de l’épithète « heureux » dans le titre résume le propos du film. Pour Anne, ce fœtus est une tuile. Une tuile qui finira par tomber, produisant le « floc » d’un étron dans une cuvette de chiotte.

On ne sait pas grand-chose d’Anne : 1) c’est une étudiante en prépa littéraire, promise à un bel avenir dans sa discipline 2) elle est issue d’un milieu modeste. C'est tout. Là où certains ont dénoncé une faiblesse, je vois un parti pris intéressant. Audrey Diwan, sobrement, ne développe que les données susceptibles de nourrir son sujet : si Anne veut à tout prix se débarrasser de cet encombrant fardeau, c’est en effet 1) pour pouvoir se donner les moyens de réussir dans son ambition qui est d’écrire 2) pour s’extraire d’un certain déterminisme social (poussée en cela par ses parents). En un mot : pour échapper à cette maladie qui « ne touche que les femmes et en fait des mères au foyer ».

Voilà pour ceux qui auraient vu dans le film de Diwan un tract anti-avortement ! A l’époque – car l’époque a ici grande importance – l’avortement était vu comme la possibilité d’être une femme libre. Ne pas finir comme cette étudiante interrogée sur un texte de Louis Aragon incapable de répondre puisqu'elle est déjà ailleurs, ayant trouvé un beau parti à épouser... Un vrai repoussoir pour nombre de jeunes filles de l'époque, habitées par un désir d'émancipation qui ne dira son nom que cinq ans plus tard, en 68. Le film de Diwan rappelle bien cette dimension émancipatrice de l'avortement.

Un poids qu’on voudrait mort

Mais, et c’est peut-être ce qui a suscité les critiques ci-dessus, la réalisatrice dit aussi la douleur de la chose. C’est même le premier sujet de son film : comment une jeune fille vit cet être qui se développe dans son utérus comme un poids, s’alourdissant avec les semaines. De ce bébé, il ne sera jamais question : Anne ne développe aucune relation avec lui, il est totalement réifié. A l’heure où le planning familial explique à des jeunes filles que "l'avortement fait partie du parcours normal d'une femme" (entendu dans un reportage radio), le film d’Audrey Diwan vient rappeler deux vérités qui dérangent sur la chose :


- d’une part son caractère « contre nature » : c’est le sens de la première sonde qui ne tient pas, le sens aussi du cordon qu’Anne ne parvient pas à couper seule… et c’est ce qui a dû faire pousser des cris d’orfraie aux militants pro-choix ;


- d’autre part l’énorme souffrance associée à l’avortement : le film, frontal, est pour le moins éprouvant.

A tel point que la première chose que j’ai faite, une fois rentré chez moi, a été de regarder si… Annie Ernaux avait eu des enfants. On sait, en effet, que le livre éponyme de l’écrivaine, dont ce film est l’adaptation, est autobiographique. En sortant de la projection, je me disais qu’après avoir vécu cela il semblait bien difficile de désirer un jour un enfant. Le traumatisme me semblait trop fort. Eh bien si ! Peut-être est-ce pour cela qu’Anne déclare à son médecin qu’elle aimerait avoir des enfants, mais plus tard ?

Il faut s’accrocher à son siège lorsqu’Anne s’enfonce une aiguille dans le vagin ou lorsqu’on lui pose une sonde avec pour impératif de ne pas crier – car cela alerterait les voisins. On pourra rapprocher ce cri interdit de celui que pousse le bébé sortant du ventre lors d’un accouchement… Mais cette terrible injonction de retenir ses cris, qui donne à la scène sa force, n’est que le paroxysme de ce que ressent Anne tout au long du film : elle ne cesse de réprimer ce qu’elle ressent. D'ailleurs le mot "avortement" ne sera jamais prononcé tout au long du film. Significatif.

Elle commence par mentir à son médecin, lui assurant qu’elle est vierge. Elle le tait à ses parents, pour les préserver et parce qu'elle est sûre de leur réprobation malgré un climat familial serein (une simple scène de rigolade lors d'un repas suffit à le faire ressentir). Elle n'en parle pas non plus à son prof, en qui elle n’a pas assez confiance, ni à ses copines, de peur que tout l’internat soit au courant, ni au géniteur, tant celui-ci semble étranger à cet « événement ». Lorsqu’elle vend ses livres et ses bijoux pour payer l’avortement, elle raconte que c’est pour faire un voyage. Etc.

Elle finira tout de même par s’épancher, petit à petit. En vain : son camarade Jean en profite pour tenter sa chance, ses copines tournent les talons, le géniteur ne se sent pas concerné, demandant juste à la jeune fille de se débrouiller pour se débarrasser du truc. On ne peut même pas se fier aux médecins puisque ceux-ci, par conviction personnelle, peuvent prescrire un médicament renforçant l’embryon en promettant qu’il fera « revenir (vos) règles ».

L’événement, c’est donc l’histoire d’une solitude. Pour l’exprimer, Audrey Diwan a choisi le format carré (4:3), qui accentue la sensation d’enfermement, et une longue focale, renvoyant souvent ses interlocuteurs au flou. La caméra suit Anne de près, ne la lâche quasiment pas : on pense au Fils des frères Dardenne, avec tous ces plans de dos, sur la nuque ou la joue de la captivante Anamaria Vartolomei - aux faux airs de Garance Marillier. La société de 1963 n’a rien prévu pour les grossesses non désirées, il faut donc se débrouiller. Seule, car tout le monde craint les conséquences judiciaires d’une complicité – et peut-on vraiment leur jeter la pierre ? Le petit copain est à cet égard emblématique de la société tout entière : il est gentil mais ce qui compte le plus à ses yeux est sa respectabilité. Le « problème » d’Anne compte moins à ses yeux que ce que vont penser d’elle son couple d’amis…

Seule une fille étant passée par là pourra la comprendre, et l’aider. Logique bien connue. C'est ainsi que, ayant péniblement réuni la somme demandée, Anne frappe chez une faiseuse d'anges comme dans le film de Chabrol. La voix très grave d’Anna Mouglalis fait merveille pour exprimer la dureté de l’intervention.

Réfréner son désir

Ce qu’on sait d’Anne aussi, c’est que c’est une jeune fille des années 60. La reconstitution m’a semblé crédible, notamment dans le langage employé. Certains ont trouvé que les dialogues sonnaient faux, mais il suffit de voir des films de l’époque pour constater que l’expression orale était plus littéraire qu’aujourd’hui. A l’époque, pas de tic de langage, incroyable. Pas de « du coup », « en fait » et autres « en vrai » à tous les coins de phrase : un monde merveilleux.

Les années 60, c’est l’époque yéyé bien sûr, mais ce qui intéresse la cinéaste c’est le rapport à la sexualité, second sujet du film. En particulier chez les jeunes filles. Y penser toujours, ne le faire jamais, n’en parler qu’avec précaution. « Elles ne pensent toutes qu’à ça, mais ne peuvent pas le faire », lâche Anne au dancing. A l’internat, un commando de sœurs-la-morale fait régner la terreur : on se côtoie nues aux douches, mais d’autres barrières existent. Les garçons, eux, ont le droit de s’épanouir comme ils l’entendent sans subir de réprobation morale. Bien sûr.

Comme dans toutes les sociétés où règnent des interdits, la sensualité s’exprime autrement. Par exemple dans un genou sanglant que l’on soigne. Ce sang, dont Anne désespère l'absence dans sa culotte, devient ici un objet de séduction, presque de flirt. Celui des hommes peut se montrer au grand jour, celui des femmes, les menstruations, reste tabou. Un tabou qui n’a que timidement évolué depuis les années soixante...

Sur les trois copines, celle qui en parle le plus, Brigitte, est celle qui ne l’a pas fait – et ce choix scénaristique dit tout sur l’hypocrisie de la société d’alors. Sa démonstration masturbatoire prend une saveur toute particulière quand nous est révélé que la troisième, l’autre copine d’Anne, est déjà très expérimentée… « Je savais que c’était mal, mais l’envie était trop forte ». Ou comment les interdits, on le sait, se révèlent contreproductifs, aiguisant au contraire le désir. Ce n’est donc sans doute pas un hasard si le choix d’Anne pour un coït se porte sur un pompier, sur lequel pèse un interdit de classe. Et si celui de sa copine était de vivre une première expérience avec un homme beaucoup plus âgé, sur lequel pèse un autre interdit, moral celui-là.

Happy ending

Si le film sait instaurer du suspense – le cri qu’il faut retenir lors de l’avortement, la sentence qui tombe sur la table d’opération : « fausse couche », ouf ! –, le spectateur n’ignore pas que la jeune fille va s’en sortir puisqu’il s’agit d’Annie Ernaux. Le blanc apparaît enfin, Anne est sortie du tunnel. Et je crois que clore le film sur ce blanc aurait eu bien plus de force : vraiment regretté cette ultime scène montrant l’étudiante en examen. La fin, c’est comme dans un morceau de musique, c’est important ! J’avais regretté, de la même manière, que Drive my car ne se conclue pas sur la sublime scène au théâtre, que Hamaguchi ait ajouté cette scène au supermarché.

Mais là n’est pas l’essentiel : Audrey Diwan parvient, sans quitter son héroïne d’une semelle, à raconter une époque vis-à-vis de la sexualité féminine, tout en proposant un visage nuancé de l’avortement. Se débarrasser du fardeau devient un « événement », et même un heureux événement. Libérateur ET traumatique. Son film est à la fois ancré dans l'époque (car imprégné des lois et mentalités qui régissent la société) ET curieusement intemporel (dans sa manière de mettre en scène des moments de toujours tels qu'un cri de souffrance qu'on retient, des faits que l'on ne peut pas avouer, une frustration... et aussi parce qu'Audrey Diwan a dosé savamment les marqueurs de l'époque).

Du « en même temps » comme j'aime. Mais je crois que le plus fort, c'est d'avoir réussi à déshumaniser le foetus, de nous l'avoir fait ressentir comme un corps étranger qui vous ronge de l'intérieur. Alien n'est pas très loin ! Tout sauf un tract anti-avortement décidément. Son propos créé le malaise. Si l’une des ambitions du cinéma d’auteur est de bousculer le spectateur, cet Événement en est un bel exemple.

Jduvi
8
Écrit par

Créée

le 4 mai 2023

Critique lue 402 fois

Jduvi

Écrit par

Critique lue 402 fois

7
4

D'autres avis sur L'Événement

L'Événement

L'Événement

8

Sergent_Pepper

3175 critiques

Une femme sous échéance

On met un certain temps à identifier le sentiment d’étrangeté qui happe le spectateur face à l’exposition de L’Événement : situé dans les années 60, ce portrait de jeune fille semble évoluer à...

le 6 déc. 2021

L'Événement

L'Événement

2

lhomme-grenouille

2922 critiques

Le non-événement

Par avance, mes excuses. Mes excuses pour être resté inerte face à ce film. Et surtout mes excuses parce que je ne vais pas me priver d’expliquer pourquoi. Je préfère présenter mes excuses par avance...

le 27 nov. 2021

L'Événement

L'Événement

7

takeshi29

1682 critiques

Critique bien bien chi.... (Ce n'est pas un évènement venant de moi, me direz-vous)

On me pose parfois une question à laquelle il n'est pas toujours aisé de répondre : « Qu'est-ce qu'un film d'auteur ? » Plutôt que de partir dans des explications théoriques sur ce concept plus que...

le 26 nov. 2021

Du même critique

R.M.N.

R.M.N.

8

Jduvi

1204 critiques

La bête humaine

[Critique à lire après avoir vu le film]Il paraît qu’un titre abscons peut être un handicap pour le succès d’un film ? J’avais, pour ma part, suffisamment apprécié les derniers films de Cristian...

le 6 oct. 2023

Gloria Mundi

Gloria Mundi

6

Jduvi

1204 critiques

Un film ou un tract ?

Les Belges ont les frères Dardenne, les veinards. Les Anglais ont Ken Loach, c'est un peu moins bien. Nous, nous avons Robert Guédiguian, c'est encore un peu moins bien. Les deux derniers ont bien...

le 4 déc. 2019

Le mal n'existe pas

Le mal n'existe pas

7

Jduvi

1204 critiques

Les maladroits

Voilà un film déconcertant. L'argument : un père et sa fille vivent au milieu des bois. Takumi est une sorte d'homme à tout faire pour ce village d'une contrée reculée. Hana est à l'école primaire,...

le 17 janv. 2024