Automne 1995,
J'ai 12 ans. J'entame ma deuxième année au collège... Les craintes, la peur de l'inconnu se sont dissipées depuis l'an passé, le petit enfant tout chétif que j'étais quelques mois auparavant n'est plus.
Désormais pleinement en phase avec ce que je suis : un pré-ado boutonneux en devenir et fier de l'être. Dans mon établissement scolaire, je fais partie des anciens , la sixième est déjà loin. Avec les copains, on se rejoint à 7h45 devant le tabac pour acheter notre paquet de 10 Malback avec l'argent de poche de nos grands parents.
On avale pas la fumée, on crapote, mais ça envoie du lourd devant les filles , c'est le principal.
Il est 8h05 nous arrivons en classe avec des haleines de camionneur, puis on se met au fond de la classe pour se moquer de la prof d'anglais.
A l'heure du déjeuner , on ira au self-service, et on prendra deux desserts parce qu'on est des rebelles.
Des vrais bonhommes.
Et puis un jour, une fille de la classe, Nathalie, nous invite à sécher les cours du vendredi après-midi pour aller boire des 8/6 et regarder des films chez elle.
Nous voici une dizaine de copains / copines assis dans son salon.
Nathalie ouvre une grande armoire où se trouve une pile immense de vieilles VHS , très rapidement nos yeux se fixent sur des jaquettes peu communes avec des femmes dénudées mais très poilues.
Elle nous explique le plus simplement du monde que c'est la collection de son père , mais qu'on est pas obligés de regarder ça et qu'un Retour vers le Futur 2 peut faire l'affaire.
Après une rapide concertation, nous optons pour la première option : accroître notre culture générale est le maître mot.
Fort de cette première expérience très enrichissante et riche en émoi, nous réitérons l'opération chaque vendredi.
Quelques semaines plus tard, un de mes camarades émet l'idée saugrenue de regarder un autre genre de films, histoire de varier les plaisirs...
Nathalie a toujours plus d'un tour dans son sac. Elle ouvre un second tiroir, où se trouve quelques vieux films d'horreur des années 70, un premier sur un ascenseur fou, va comprendre, ou un autre qui soi-disant a vraiment foutu les jetons à sa mère.
Avec ce que j'ai vu des semaines durant, je me dis qu'on est plus à ça près.
La cassette insérée dans le magnéto, nous voici devant " les xorcistes", personne ne savait de quoi ça causait, on supposait certainement une histoire d'invasion extra-terrestre.
C'est ici que mon récit prend tout son sens : du haut de mes 40 kilos, je pensais être devenu un "homme" parce que je fumais des clopes devant Brigitte Lahaie au lieu d 'être en cours d'histoire géographie.
Alors qu'en réalité, je me retrouvais à cet instant précis face à ce que j'étais réellement : un simple gosse élevé aux Disney et Club Dorothée pétri de peur face à une gamine de son âge qui vomissait tout vert et qui faisait des 360 avec sa tête en insultant de vieux messieurs. Je me suis bien gardé de montrer la moindre réaction devant mes potes , mais j'en menais pas large et l'image de cette fille possédée par le diable me hantait chaque soir pendant des mois..
Il m'a fallu des années avant de le regarder à nouveau .
Alors si l'effet de surprise et la peur ne sont plus, les souvenirs qui s'en rattachent restent indélébiles, pour cela je ne remercierai jamais assez Nathalie.