Mes chers sophia-cinéphiles, si vous pensiez que la philosophie n'était qu'une affaire de vieux barbus dissertant sur le Spleen ou l'Impératif Catégorique sous la grisaille de Königsberg, détrompez-vous. En 1962, Masaki Kobayashi a décidé de résumer deux mille ans de pensée occidentale en une seule question, infiniment plus pragmatique : « Qui va palper le magot ? »
Dans L’Héritage (Karami-ai), un riche homme d'affaires sur son lit de mort décide, dans un élan de pure bonté chrétienne (ou plus probablement pour embêter sa femme), de léguer sa fortune à ses trois enfants illégitimes.
Problème : personne ne sait où ils sont. C'est le signal de départ pour une joyeuse foire d'empoigne où avocats véreux, épouses outragées et secrétaires aux dents longues se jettent sur le pactole comme des pigeons sur un morceau de pain dur.
C’est ici que nos concepts philosophiques préférés entrent en scène, armés d'un cynisme absolu.
L'État de nature selon Thomas Hobbes.
On nous rabâche souvent que l’homme est un loup pour l’homme. Dans L’Héritage, l’homme est surtout un avocat pour l'homme, ce qui est nettement pire.
Kobayashi nous plonge en plein cœur du concept hobbesien de la "guerre de tous contre tous".
Exit la civilisation japonaise et ses courbettes protocolaires : dès que l’odeur des billets se fait sentir, les masques tombent. C'est le triomphe de l'égoïsme rationnel. Les protagonistes n'ont pas besoin d'armes à feu ; ils ont des faux testaments, du chantage et des imposteurs.
Hobbes aurait adoré le film, même s'il aurait sans doute suggéré de remplacer le rôle de la police par un Léviathan encore plus corrompu.
La ruse de la raison de Georg Wilhelm Friedrich Hegel.
Au milieu de ce panier de crabes, il y a Yasuko, la secrétaire apparemment docile.
Les requins de la finance la prennent pour une gentille sardine.
Erreur fatale. Yasuko incarne à elle seule la "Ruse de la Raison" (List der Vernunft) chère à Hegel.
Pour Hegel, l'Histoire utilise les passions des hommes pour accomplir ses propres desseins.
Ici, Yasuko utilise la cupidité crasse des hommes pour accomplir son propre compte en banque.
C’est magnifique de cynisme : elle regarde les hommes s’entredéchirer, ramasse les morceaux, et repart avec la caisse. On est au-delà du féminisme, on est dans de la haute voltige comptable.
L'aliénation fétichiste de Karl Marx
Difficile de ne pas voir dans ce ballet de rapaces une illustration parfaite du fétichisme de la marchandise de notre bon vieux Karl.
Le mourant n'est plus un être humain, un époux ou un patron ; il est réduit à l'état de "compte à rebours biologique".
Chaque battement de son cœur est évalué en yens.
Les personnages ne vivent plus, ils calculent. Même l'amour et le sexe deviennent des transactions tarifées (Yasuko reçoit de charmantes petites enveloppes blanches après chaque session "intime" avec son patron). C'est le triomphe absolu du Capital : quand la vie humaine n'est plus qu'une variable d'ajustement sur un bilan patrimonial.
Kobayashi signe avec L’Héritage un thriller moral (ou plutôt profondément amoral) d'une ironie mordante. La mise en scène est géométrique, froide, presque clinique, comme pour mieux observer ces insectes bourgeois se débattre dans le bocal du capitalisme triomphant.
Alors, la prochaine fois que votre banquier vous parlera de "placements d'avenir", repensez à ce film. Et n'oubliez pas : la vie est peut-être une expérience de pensée, mais elle se filme nettement mieux avec un chèque certifié.