Chacun le sait : le véritable élément vital, c'est l'eau. La trace d'eau possible sur une planète ouvre l'hypothèse de la vie. On peut se passer de manger des semaines, pas de boire. Dès lors, ramener l'argument d'un film à l'eau, c'est aller à l'essentiel.
L'eau cerne ce caillou de verdure, mais il faut pour les cultures de l'eau douce. Le couple qui nous est montré passe donc ses jours à effectuer des allers et retours vers la ville la plus proche afin d'en rapporter. L'élément second, c'est la terre. Or, celle-ci est pentue. Il faut donc gravir cette pente accablé par de lourdes palanches, sans renverser le précieux bien. Puis arroser les nombreux plants, toujours à légère distance (beaucoup aimé ce détail) pour que l'eau s'écoule dans la terre.
La godille qui s'enfonce dans l'eau pour manoeuvrer la barque, la louche qui puise un peu de liquide pour humecter la terre, l'ascension harassante depuis l'embarcadère : Shindo ne filme presque que cela. Il use parfois du montage alterné - la femme qui va quérir l'eau et la monte, l'homme qui arrose l'eau qui descend - pour bien faire ressentir le double mouvement sempiternel qui rythme le quotidien du couple.
Force de la répétition ! Ces images s'impriment durablement dans l'esprit du spectateur. En regard de ces actions répétitives, Shindo filme la nature : des nuages qui bourgeonnent, une pomme de pin rejetée par la houle, le soleil se reflétant dans la mer, les arbres en fleur au printemps, les blés couchés par le vent. Une nature indifférente aux vicissitudes humaines. Dans cette volonté presque documentaire de montrer la réalité la plus prosaïque, le film du Japonais rappelle Finis Terrae, de Jean Epstein. Comme dans le film d'Epstein, la musique tient d'ailleurs un rôle prépondérant. Uniquement deux thèmes, dont l'un sera subverti lorsque le drame surviendra. (Pour les musiciens : on passe du mode éolien au mode phrygien, le second degré abaissé créant une sensation de dérèglement.)
Car drame il va y avoir. Il est annoncé par une défaillance de la mère : elle glisse, renversant le contenu de sa palanche. Comme un signe prémonitoire. La maladie de l'enfant n'étant pas expliquée, les hypothèses fusent : est-ce le gros poisson que les deux jeunes garçons ont réussi à pécher et qu'on est allé vendre à la ville ? Cet événement, vécu dans l'allégresse, signifie en effet l'exploitation animale puisque jusqu'ici on ne voyait que de l'agriculture végétale, mais aussi l'enrichissement par le commerce. A moins que ce soit uniquement la virée en ville ? On pense ici à L'Aurore, où le couple s'offrait un moment de frivolité avant que le drame surgisse.
Quoiqu'il en soit, un équilibre est rompu, le fils aîné en paiera le prix. La grande clarté de l'image fait place à l'obscurité, lorsqu'une procession gravit la montagne ou que la mère, le cœur déchiré, regarde au loin un feu d'artifice auquel répond sa tenue bariolée. Les funérailles achevées, alors que le couple a repris son activité, la femme renverse volontairement l'eau, geste de révolte face à l'absurdité du destin. Alors que son homme avait réagi en la giflant la première fois, il ne lui oppose cette fois que sa désolation. Avant de reprendre son arrosage méticuleux, bientôt rejoint par son épouse. La vie reprend son cours. Poignant.
Puisqu'il s'agit de revenir à la réalité la plus nue, il fallait se passer totalement de dialogues. C'est l'une des grandes forces du film. Un rire, un grognement, un cri de douleur, nul besoin de mots pour exprimer ce qui se joue.
Ce retour à l'essentiel appelle naturellement des références : à la mythologie grecque, avec Sisyphe en premier lieu mais aussi le tonneau des Danaïdes ; à la Bible, avec ce qui ressemble au Jardin d'Eden et à une chute. Des références occidentales, auxquelles il faudrait adjoindre peut-être les mythes qui structurent le Japon...
Réalisé avec très peu de moyens, incarné par des acteurs presque tous non professionnels, L'Île nue pourrait s'apparenter à ce que Grotowski nomme le théâtre pauvre, celui qui se limite volontairement à l'essence d'un art - pour le théâtre, l'acteur et le texte. Une sorte de cinéma pauvre, donc, tel que le défendra un Luc Moullet : moins vous avez d'argent, plus vous produisez de cinéma. C'est bien connu, la contrainte est source de créativité. Shindo en administre une preuve magnifique.