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Ce que l’homme oublie
Avec L’Intendant Sansho, Kenji Mizoguchi nous plonge au cœur du Japon du XIᵉ siècle pour raconter le destin déchirant d’une mère et de ses deux enfants réduits en esclavage par un intendant...
le 28 mars 2016
« Au XIè siècle, quand l’homme ignorait sa valeur, cette légende nous est venue » : l’exergue de L’intendant Sansho est davantage qu’une contextualisation historique : c’est l’avertissement de la valeur fondatrice de la fable à venir. Le récit jouant des antagonismes les plus marqués va permettre, dans le parcours tortueux et torturé d’un fils, pivot d’une famille déchirée, de dessiner les contours de la part d’humanité inhérente à chaque individu.
Pétri d’une éducation humaniste dont on répète les préceptes (« un homme sans pitié n’est pas humain », « sois dur avec toi et généreux envers les autres »), Zushiô se voit confronté au pire, ses dictions éprouvés par la réalité coercitive du monde. Esclavage, prostitution, deuil jalonnent une destinée au terme de laquelle sa propre sagesse sera colorée de l’inévitable expérience.
Cette illustration des extrêmes, propre à toute légende, se marque autant dans les figures (la mère et son chant plaintif qu’on entend dans le vent, l’esclavagiste Sansho dénué de toute moralité et volontiers cruel) que les paysages : d’une forêt à la clarté lunaire qu’on croirait sortie d’un conte (et en cela très proche de l’imaginaire que développera Laugthon dans La Nuit du Chasseur l’année suivante) à l’épure d’un palais impérial, en passant par l’enfer des camps de travail, chaque espace se distingue par une existence et une valeur symbolique propre.
Car chez Mizoguchi, l’image semble être dépositaire d’une sacralité qui surpasse tous les autres moyens d’expression. Le plan fixe, largement majoritaire, instaure un cadre étudié à l’extrême, et au sein duquel les personnages vont établir leur quête. La durée du plan est de ce fait toujours justifiée, tant l’harmonie et le travail de composition invitent à la contemplation : les arbres, l’architecture, la disposition des figures disent la légende d’un monde qui serait, comme dans toute fable, lisible par des instances supérieures, et l’objet d’une initiation pour les individus qui le parcourent.
La trajectoire de Zushiô va ainsi être celle du héros officiel : passé du jour au lendemain d’esclave à gouverneur, c’est en respectant le cadre qu’il veut obtenir une réparation humaniste. Sorte de Spartacus légitime, il transforme sa passion personnelle en bienfait collectif, et retrouve les traces de son père, au prix de la perte de son statut.
Puisque rien n’est acquis, et qu’il s’agit avant tout d’être en accord avec soi-même, et dans la sérénité, il aura tôt fait de redevenir un individu devant retrouver les siens, par le deuil ou l’amour. La dernière séquence, catharsis filiale, combine ainsi la partition sentimentale et visuelle : le plan s’élargit sur la mer, le panoramique amplifie les pleurs communs de deux êtres brisés par le monde, mais forts de leurs retrouvailles, une thématique très ressemblante à celle qui clôt La femme de Seisaku.
« À moins de changer le cœur humain, le monde de ton rêve ne naîtra jamais », avait affirmé un moine pessimiste à Zushiô. Cet épilogue pourrait lui donner raison, à moins de lui opposer l’évolution du cœur du rêveur lui-même, qui, de la peur au courage, du ressentiment à la compassion, a su forger d’autres rêves et de nouvelles quêtes.
(8.5/10)
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le 12 nov. 2016
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