L'Intrus
6.8
L'Intrus

Film de Clarence Brown (1949)

Film noir antiraciste et captivant qui réussit une transposition de Faulkner à l'écran

On est heureux de trouver une transposition au cinema du roman de William Faulkner paru en 1948, un transfert qui semblait une gageure. Mais le réalisateur Clarence Brown, le scénariste Ben Maddow et les acteurs l’ont fait, courageusement, dès l’année suivante, en 1949, l’ année où Faulkner reçoit le prix Nobel pour l’ensemble de son oeuvre. 

Le style narratif si particulier de l’écrivain, presque magique dans ses capacités d’évocation - et parfois insupportable quand on s'épuise à attendre la fin d’une phrase de deux ou trois pages, ou une pause dans ses incises et digressions - est quand même impossible à rendre au cinema.

Aussi, nous avons au contraire du livre une narration cinématographique linéaire, limpide, avec une trame policière du type « qui a fait le coup ?» (un whodunit). 

Les protagonistes principaux de l’enquête sont bien les deux ados de 16 ans, Charles « Chick", un blanc et Aleck, un noir, avec leur cheval Highboy, soutenus par Mme Habersham une dame âgée de 80 ans avec sa voiture brinquebalante.

L’arriération de ce comté du Sud américain ; le racisme, et les déclinaisons du racisme dans plusieurs strates, d’intensité variable, et dans leur combinaison avec la morale et les règles communautaires locales ; sa distribution inégale dans la populace et parmi les notables ; les mouvements individuels et collectifs, leur évolution pendant la crise ouverte par le meurtre d’un fermier blanc : tout cela est bien restitué. Et il faut rendre pour cela un hommage à ce film du milieu du XXème siècle.

Il est normal que le cinéma ne puisse évoquer même de loin l’écriture de Faulkner et certains critiques font un injuste procès au film. Mais il y a quand même une perte dans le passage du livre à l’écran, partielle mais importante. Même si on retrouve dans les deux l’intrigue d’origine, passionnante, il y a dans le livre la subtilité des interactions souterraines entre Lucas Beauchamp, le fermier noir accusé à tort d‘un assassinat (bien joué par Juano Hernandez) et ceux qui se battent pour établir son innocence, une subtilité qui existe au delà ou en deçà des échanges verbaux entre eux tous. 

Ainsi, l’écriture de Faulkner insiste sur la psychologie tourmentée qui justifie la dette intime du jeune Chick (joué par Claude Jarman Jr) envers Lucas, et sur les remous intérieurs qui l’agitent. Elle nous oriente aussi vers les dessous de la confiance rocailleuse et laconique de Lucas envers une capacité supérieure qu’auraient les enfants et les femmes pour accueillir la vérité et se battre pour elle, malgré les barrières de race et de classe et malgré les conventions sociales. C'est cela qui les distinguerait des hommes, même quand ils sont bienveillants, comme le sont le procureur Stevens  (joué par David Brian), l'oncle de Chick, et le shérif (joué par Will Geer).

Ce "sous texte" permanent dans les relations individuelles, que Faulkner décrit avec un génie unique, sa marque particulière, est escamoté par l'image.

Si on a lu le livre, une question restera : est-il impossible à rendre à l'écran ou bien est-ce qu’une réalisation plus inventive aurait pu l’approcher ?

On entrevoit la difficulté avec cette réplique de Mme Habersham relative à l’invraisemblable exhumation du fils de la famille Gowrie en pleine nuit : « Oui oui, ni le procureur ni le sherif ni même le président des Etats-Unis ne peuvent le faire, disent-ils… mais il faut bien que quelqu’un le fasse… ».  

C'est une réplique inventée par le scénariste, une alternative au texte de Faulkner, et c’est un résumé qui se substitue à la description minutieuse dans le livre de l’ensemble des mouvements entre Chick, Aleck et Mme Habersham. Ils sont non dits ou bien communiqués autrement que par le langage, et ils les rassemblent pour que le trio transgresse par cet acte insolite la loi, les règles de la bienséance et y compris toute attitude raisonnable, au profit de la justice et de l’éthique - non pas une éthique abstraite mais celle qui les lie, chacun dans leur personne propre, à Lucas.

Si le film avait tenté la transcription de ces mouvements intérieurs d’une extrême complexité, cela lui aurait imposé un tout autre rythme, un rythme peut-être incompatible avec une «motion picture ».

Aussi, tel qu’il est, c’est un bon film noir avec une trame antiraciste intelligente et captivante. Considérons que c’est aussi à son avantage d’être un film qui incite à lire un roman qui a plus à nous donner. Ce n’est pas toujours le cas avec les transpositions à l’écran : quand elles sont amplement satisfaisantes, elles nous font renoncer à la lecture.

(Notule de 2020 publiée en avril 2025)

Michael-Faure
8
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le 12 avr. 2025

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