Un plafond qui gémit toutes les nuits, un couple qui ne se touche plus : The Invite commence par une injustice acoustique que Joe (Seth Rogen), enseignant dans un conservatoire de la Baie ne supporte plus mais que sa femme Angela (Olivia Wilde), qui n'a plus d'autre exutoire que la rénovation de ces mêmes murs, prend plaisir à écouter. Au-dessus d'eux, Pína (Penélope Cruz), psychothérapeute et sexologue, et son compagnon Hawk (Edward Norton), pompier retraité, produisent chaque nuit la bande-son de ce que le couple du dessous a cessé de faire.
Le meilleur du film tient dans ce qui précède le coup de sonnette. Joe rentre avec un mal de dos, s'étend sur le sol et découvre l'horreur du programme que lui a réservé sa femme — l'invitation des voisins du dessus. Dans cette petite demi-heure, on y voit le couple enchaîner les disputes en additionnant les vacheries avec la fluidité de gens qui ont douze ans d'entraînement. Le meilleur morceau est le désaccord sur la plainte à formuler — il veut réclamer le silence, elle refuse d'interrompre les orgasmes d'une autre femme, et l'argument qu'elle brandit est trop bien tourné pour ne rien dissimuler. Deux rapports au bruit du dessus, grief de propriétaire contre solidarité de convenance, et l'un comme l'autre évitent soigneusement de nommer ce dont il s'agit : ce vacarme leur manque. Le film promet une comédie adulte, sexuelle, sans châtiment, qui regarde le désir des quadragénaires.
Le couple arrive et le rire se délocalise vers la gêne. La mise en scène, elle, ne suit pas : ses gestes sont si peu tenus, si dépourvus de position, qu'on ne peut même pas les lire comme un commentaire — tout au plus comme une signature apposée au bas d'un texte écrit par d'autres. Reste alors ses quatre interprètes. Rogen évacue la bonne humeur qui a alimenté vingt ans de comédie américaine et la remplace par une coquille de rancune quinquagénaire, un homme qui a fait de son échec un régime de conversation. Wilde donne à Angela une peur physique de paraître inintéressante, un empressement de maîtresse de maison qui vire au sabotage à chaque phrase. Norton joue l'homme trop aimable jusqu'au point précis où l'amabilité devient une pression, et fait tenir dans deux monologues une existence entière que le scénario n'a pas su faire comprendre implicitement. Cruz laisse affleurer l'adolescente qui veut scandaliser sous la praticienne sereine. C'est une réussite collective, et c'est aussi le symptôme d'un film qui, dès qu'il faut penser, préfère faire jouer.
La proposition arrive comme un twist. Mais traiter une offre sexuelle en événement, c'est réduire l'ouverture d'esprit à une révélation au lieu d'en faire une réflexion ; un huis clos d'une nuit permettait justement cela — installer une négociation, la laisser buter, reprendre, se corriger, échouer sur un détail domestique. Le film pose sa bombe à l'heure dite et consacre le reste à gérer l'onde de choc. Rien n'est débattu, la comédie prend toute la place.
L'érotisme, lui, est sous-traité. Une scène de séduction confie à Sade le soin d'être excitante, méthode qui consiste ici à laisser une chanson faire le travail pendant que deux personnes dansent maladroitement en espérant que cela se produise. La réponse de l'autre personnage achève la conversion : on remercie. Voilà l'aboutissement d'un film sur le désir — l'attention sexuelle reçue comme une prestation dont on accuse réception.
Puis le dos lâche pour de bon, et le burlesque (encore une fois) prend la place de la délibération. Rogen est admirable dans ce registre — physicalité, gémissements de mauvaise foi, comique de corps encombrant — et c'est exactement le problème : la farce dispense le personnage de choisir et le spectateur de regarder un homme envisager sérieusement de partager sa femme.
Le dernier acte troque les rires contre une gravité conjugale. Le film se replie sur une zone de sécurité affective où le couple redevient l'unité de mesure. La nuit ne fut qu'une parenthèse où le couple en ressort grandit. Le film croit fabriquer une comédie adulte sur le désir ; il fabrique le procès-verbal d'une bourgeoisie qui a intégré tout le vocabulaire de l'émancipation sexuelle sans en accepter ou discuter la moindre conséquence pratique, et qui appelle liberté le fait d'avoir pu écouter l'offre jusqu'au bout avant de refermer la porte malgré eux.