Quand j'étais ado ça m'est arrivé de regarder des films de Jaoui et Bacri avec mes parents, c'était un peu mou mais j'aimais bien et depuis j'ai plutôt gardé une bonne image de ces deux bobos qui avaient l'air sincères dans leur gauchisme. Entre temps j'avais pas aimé ses déclarations sur la Palestine ni la bande-annonce de son dernier film, donc j'y allais avec très peu d'attente, mais je pensais quand même pas assister à cette merde.


C'est vraiment le film d'une meuf de 60 ans qui vote PS, qui veut montrer qu'elle s'est mise à la page sur la question des oppressions et sur son féminisme. Ça donne des scènes grossières jouées par des personnages grossiers, tellement affligeants que c'est dur de savoir par où prendre le truc. Je pense qu'il faut commencer par le cas de Cora, la meuf noire qui a le rôle de la woke énervée, la caution morale qui monte au créneau au moindre faux-pas, celle qui va expliquer à la grosse bourge de l'équipe qu'on doit plus dire Black mais Noir - elle va l'en informer comme on informe d'un devoir moral, sans lui expliquer pourquoi on dit plus Black aujourd'hui. Cora n'est pas un personnage, elle n'a pas tellement d'existence propre, elle est une sorte d'incarnation de La femme noire, elle ne vaut que par ces deux caractéristiques.


Jaoui donne vraiment le sentiment de courir après les luttes, comme une sexagénaire qui s'est dite de gauche toute sa vie et qui comprend plus trop ce qu'elle doit penser, elle a un train de retard sur tout, au point de pondre en big 2026 un film sur MeToo qui se pose les mêmes questions qu'il y a 8-9 ans, comme si de nouvelles questions ne se posaient pas, comme si les féministes ne s'interrogeaient pas elles-mêmes sur les moyens de dépasser la seule dénonciation des VSS individu par individu, comme si les mondes du cinéma et du théâtre n'avaient pas eux-mêmes introduit des dispositifs anti-VSS qui ont montré toutes leurs limites. Quitte à aborder Me Too, pourquoi ne pas aborder cette question-là, plus actuelle, plus concrète, plutôt que nous faire croire que cette metteuse en scène, caricature de féministe libérale, a juste oublié de créer un safe space, et qu'en 2026 ça se passerait comme ça.


Ce que montre aussi le film (presque malgré lui j'ai l'impression), c'est une femme complètement dépossédée de sa parole par les féministes, qui captent entièrement son témoignage, qui posent le mot d'agression sexuelle pour elle, qui mènent la fronde à sa place. Que faut-il comprendre ? Que les féministes elles-mêmes compromettent la libération de la parole, qu'elles posent des mots à la place des concernées ?


On pourrait aussi parler de l'Arabe du film, Samir, le couillon qui drague les meufs mais qui est pas méchant, un rebeu sympa quoi, qui a gravi les échelons un à un et se retrouve régisseur d'une pièce d'opéra, et puis qui finit par tomber fou amoureux de cet art, c'est magnifique un Arabe qui découvre l'art bourgeois et qui se passionne pour ça ! Et quand son richissime patron lui propose de mater PSG-Lens entre couilles, ce qui serait une évidence pour n'importe quel Arabe, et ben Samir dit non, il est trop obnubilé par l'opéra ! Superbe. Le cinéma français déçoit jamais quand il s'engage dans ce genre de missions civilisatrices, et comme en plus il pense être du camp de l'émancipation et de l'antiracisme, c'est encore plus délicieux.


Pour rien arranger on rigole très peu, ou alors contre le film, alors qu'il se passe plein de choses, que le film en finit plus de ne pas finir et que Jaoui avait en main un des ressorts comiques les plus efficaces, à savoir la bite. Je pense que c'est parce qu'en dépit de ses influences vaudeville, le film s'amuse moins des situations que de ses personnages, dont il se moque allègrement. Tout le monde est tourné en ridicule dans ce film (sauf peut-être Jaoui elle-même et Cora, à la fois fétichisée comme la voix de la raison et du courage et réduite à ce rôle de casse-couilles, de casseuse d'ambiance dont je parlais tout à l'heure). Un film pas tendre avec ses personnages, qui prive de toute identification alors que c'est à ça que sert le cinéma, à se mettre à la place des gens, saisir leurs mécanismes, entrer en empathie, et à partir de là éventuellement induire un imaginaire politique. Rien de tout ça n'est permis par Jaoui ici, qui reste donc très en surface de toutes les questions qu'elle essaye de poser, c'est un euphémisme.


L'idée du film est sûrement aussi de montrer la vie d'une troupe, sauf qu'on la voit assez peu, ou par le prisme de cette écriture balourde, de ce scénario qui efface tout un tas de petites mains. À part éventuellement le régisseur, le temps de parole et de présence à l'écran respecte quasi parfaitement la hiérarchie de la troupe. Les comédiens principaux se disputent, le pianiste se tait, les techniciens sont à peine montrés.


Pour conclure tout ça, quoi de mieux qu'un happy ending total, où les gentils sont récompensés, où la pièce est reçue triomphalement par le public, où les hommes sont absous, y compris le gros connard d'agresseur qui finit par revenir jouer la pièce et aider discrètement sa victime à chanter en rythme pendant la pièce. Et la victime en question toute émue de ce geste ! Magnifique ! Agresseurs et victimes, tous ensemble ! Unis dans ce geste final ! Trop beau.


J'ajoute un argument en défaveur du film que j'ai entendu sur Télérama : le film se complait dans une posture ambiguë, sans parti-pris clair, parce que tout ça c'est compliqué finalement, Me Too c'est top mais maintenant on a plus de repères et les hommes savent plus draguer. Jaoui est typiquement le genre de meufs à déclarer dans une interview qu'elle est féministe mais que pour autant elle adore les hommes. Du féminisme qui parle pas de genre.

Manu-D
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le 28 mai 2026

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