Qui est le film ?
L’une chante, l’autre pas surgit en 1977, au moment où le féminisme militant a pris une visibilité politique en France avec la loi Veil et le procès de Bobigny, et où le cinéma militant lui-même cherche ses formes. Le film raconte l’amitié de deux femmes, Pomme (Pauline, chanteuse libertaire) et Suzanne (mère de famille confrontée à une grossesse non désirée), que les années séparent et rapprochent. En surface, c’est un récit de destins croisés sur fond de luttes pour la contraception et l’avortement.

Que cherche-t-il à dire ?
Le projet de Varda est de montrer que le politique ne se situe pas dans les institutions seules mais dans les liens, les gestes, les solidarités. Le film s’intéresse moins à la « cause » abstraite qu’aux modalités concrètes par lesquelles elle se fabrique : un prêt d’argent pour un avortement clandestin, une chanson entonnée sur une scène improvisée, une lettre envoyée au fil des années.

Par quels moyens ?
Dès le début, Varda installe une sororité clandestine : Pomme aide Suzanne à financer un avortement hors-la-loi. Ce geste inaugural est filmé avec simplicité. Le politique, ici, se fonde sur une pratique de la confiance et du secours, plus que sur une idéologie abstraite.

La structure du film épouse cette idée de réseau. Les lettres et cartes postales, lues en voix off, donnent au récit une texture polyphonique. La correspondance crée une temporalité élargie où l’amitié résiste malgré les distances géographiques et sociales.

En parallèle, Varda ouvre la fiction au documentaire en insérant des manifestations reconstituées, des images d’archives militantes, des slogans et des visages réels. Le film ne se contente pas de raconter une lutte : il l’incorpore, il la rejoue pour la fixer dans la mémoire collective.

La chanson occupe une place pivot. Les numéros chantés de Pomme, qui pourraient sembler naïfs ou anecdotiques, ont une fonction opératoire : transformer l’expression individuelle en rituel collectif. Les refrains deviennent des slogans, faciles à mémoriser, qui circulent au-delà de la scène. Varda fait de la musique un vecteur pédagogique, une manière de populariser un discours politique sans l’appauvrir.

Mais le film n’idéalise pas cette alliance entre art et militantisme. Les parcours divergents de Pomme et Suzanne font surgir des tensions. Varda filme les désaccords, les silences, les moments de solitude, refusant de réduire l’amitié à une utopie sans heurts. Ces dissensions montrent que le féminisme n’est pas une harmonie spontanée mais une construction conflictuelle, toujours en recomposition.

Le regard de Varda est lui-même inscrit dans le film. Sa voix off, ses intrusions narratives, laissent sentir la présence de la réalisatrice comme garante mais aussi comme partie prenante. Elle refuse la neutralité : elle choisit de se situer, d’affirmer que son cinéma peut être outil de lutte tout en restant attentif à la singularité des vies filmées. Cette immanence critique donne au film sa dimension la plus personnelle et la plus politique à la fois.

Enfin, l’optimisme de Varda peut paraître parfois trop léger. Mais cette légèreté est une stratégie : montrer que le militantisme peut être fête, que la lutte peut se dire dans le sourire et la chanson, sans pour autant évacuer la dureté des épreuves. Ce choix esthétique est un pari sur l’avenir, une invitation à croire en l’efficacité de la joie comme force politique.

Où me situer ?
Face à ce film, je suis partagé entre l’admiration et la réserve. J’admire la cohérence du projet et la manière dont Varda filme la solidarité comme expérience concrète, jamais réduite à un mot d’ordre. Mais je reste plus sceptique devant certains passages trop schématiques, où la chanson sert de raccourci émotionnel plutôt que de véritable élaboration dramatique.

Quelle lecture en tirer ?
L’une chante, l’autre pas nous rappelle que la liberté n’est pas donnée mais fabriquée dans des pratiques collectives, dans des voix qui s’accordent.

cadreum
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le 25 sept. 2025

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