La critique la plus profonde que vous ne lirez jamais sur ce film (et sur ce site)

Il est, dans l’existence, des jours où la réalité se crispe comme une chaussette détrempée que l’on aurait oublié sur un radiateur, et où l’esprit s’envole vers des contrées où nul cinéphile sensé ne devrait jamais mettre le pied. C’est dans ce type de journée — humide, désordonnée, vaguement poisseuse — que je me suis surpris à repenser à La Beuze. Non pas le film en lui-même, bien sûr : cela supposerait que mon cerveau en ait conservé davantage qu’un grumeau d’images floues, souvenir lointain d’un moment où j’aurais, semble-t-il, commis la faute de ne pas prendre la fuite.


Mais l’esprit humain est un territoire vaste, labyrinthique, parcouru d’idées qui, à défaut d’être utiles, ont au moins le mérite d’exister. Et ce territoire, dans lequel je déambule souvent comme un touriste perdu sans brochure, m’a entraîné, je ne sais comment, à m’interroger sur ces minuscules détails qui façonnent nos vies et dont la philosophie, dans son inégalable lourdeur, feint de s’émouvoir : les chaussettes trouées, par exemple. On ne mesure pas l’ampleur du drame métaphysique que constitue la découverte d’un trou dans une chaussette. On croit d’abord qu’il s’agit d’un incident, une broutille, et puis soudain, on se surprend à méditer sur l’analogie entre l’usure textile et l’effritement moral qui nous guette tous. La vie n’est-elle pas, au fond, une longue succession de mailles qui cèdent ? Est-ce un hasard si les chaussettes les plus touchées sont celles que l’on préfère ? Page arrachée de la poésie du quotidien, mais poésie tout de même.


Et puisque je divague — l’exercice l’exige —, la pensée, souple comme un linge mal repassé, glisse vers la question de savoir s’il est véritablement pertinent de repasser quoi que ce soit. L’Homme, cet étrange bipède obsédé par l'ordre, a décidé qu’un vêtement froissé est indigne de sa dignité sociale. Mais quel est, au fond, le but ? Lutter vainement contre la seconde loi de la thermodynamique ? Se prétendre plus fort que l’entropie universelle ? Repasse-t-on le linge ou tente-t-on simplement, d’un geste occidental et vaguement hystérique, de défroisser l’existence elle-même ? À méditer, surtout lorsqu’on a mieux à faire — c’est-à-dire absolument n’importe quoi.


Je remarquais d’ailleurs récemment que mes pensées se prennent parfois pour des philosophes du dimanche, ces mêmes penseurs amateurs qui s’éveillent, le cœur battant, à l’aube d’une illumination stupéfiante… avant de réaliser qu’ils avaient simplement mangé trop de fromage avant de dormir. Je n’y échappe pas. L’autre nuit, par exemple, j’ai été saisi de la certitude que la politique française pourrait être entièrement résumée par la métaphore d’un fer à repasser : toujours en mouvement, toujours chaud, toujours prêt à écraser quelque chose — mais jamais réellement efficace pour traiter les vrais plis, ceux qui résistent, qui se recroquevillent, qui s’enracinent. J’ai noté cette idée sur un post-it avant de me rendormir. Au réveil, j’ai compris que je traversais une période psychique qu’il serait peut-être raisonnable de qualifier de « délicate ».


La mort, elle aussi, s’invite parfois dans ce carnaval mental. Pas la mort dramatique des tragédies grecques — non, celle qui s’insinue dans les détails : la mort d’un parapluie cassé, la mort d’une plante que l’on a oubliée d’arroser, la mort d’une illusion à laquelle on tenait pourtant plus qu’à une paire de chaussons confortables. C’est étrange, la manière dont les petites morts préparent la grande, comme si l’univers, dans sa pédagogie maladroite, s’essayait à un didactisme douteux.


Et au milieu de tout cela — l’usure, le politique, la mort, l’entropie, les textiles — surgit parfois le souvenir de mes premiers émois sentimentaux. Non pas charnels, n’exagérons rien : simplement ces vibrations étranges, presque électriques, qui envahissent le corps lorsque l’on découvre qu’une autre personne possède cette qualité mystérieuse qu’on appelle le charme. Une irrésistible force gravitationnelle qui, contrairement à celle des trous noirs, ne détruit pas mais illumine. Enfin, illumine… ou aveugle, selon les jours. Je me rappelle encore ce qu’une amie m’avait dit jadis : « L’amour, c’est un peu comme une paire de baskets neuves : tu crois que tu vas courir mieux, mais tu finis par te fouler la cheville. » Elle était d’une sagesse stupéfiante, cette amie. Ou alors elle achetait vraiment de très mauvaises chaussures.


Je pourrais continuer ainsi encore longtemps, au point que le monde basculerait peut-être dans une dimension parallèle où chaque lecteur, pris au piège de ce flot incessant, se surprendrait à oublier pourquoi il s’est engagé dans cette lecture. Et moi-même, à vrai dire, je m’y perds. Je ne sais plus très bien ce que je voulais dire — ce qui n’est pas très grave, puisque vous non plus.


Ah, mais attendez.


Oui.


Il y avait bien quelque chose.


Un film. Une critique. Une mission initiale que j’ai soigneusement sabordée, comme un capitaine qui aurait confondu la mer avec un potage tiède.


La Beuze, donc.


Eh bien… que dire ? Vous étiez vraiment venus ici pour connaître mon avis ? Après tout ça ? Après cette odyssée mentale dans la buée tiédasse de mon cerveau ? Vraiment ? Mes félicitations : votre abnégation force l’admiration.


Alors allons-y, mettons un terme à cette vaste supercherie littéraire.


Si je lui ai mis la note de 1/10, ce n’est pas pour vous dire autre chose que ceci : c’est une immonde merde.


Voilà. C’est fait. On peut rentrer chez soi.

Kelemvor

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