La Cache
5.6
La Cache

Film de Lionel Baier (2025)

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Lionel Baier est un réalisateur suisse dont il nous faut avouer que nous n’avions encore vu aucun des films, mais la Cache, son nouveau long-métrage, semble suggérer une certaine fascination pour les mécanismes narratifs artificiels et pour une mise en scène « bédéesque » qui le rapproche d’un Wes Anderson. A condition d’y injecter son propre style, l’influence de Wes Anderson, un réalisateur très admiré mais peu imité, n’est en soi pas un souci, au contraire même. Le problème que pose la Cache, c’est l’adéquation de ce style à l’histoire que l’on raconte… même si, finalement, comme souvent chez Anderson, on parle dans la Cache du fonctionnement « atypique » d’une grande famille composée de membres originaux, voire farfelus, et surtout dissimulant derrière leur bizarrerie de profondes blessures !

La Cache est une adaptation – présentée dès la première scène comme une « lecture » personnelle – du livre de Christophe Boltanski (à ne pas confondre avec le célèbre artiste plasticien aujourd’hui disparu…) ayant reçu le Prix Fémina en 2015. Il s'agit d'un récit autobiographique, revenant sur la famille de son auteur, des intellectuels parisiens, traumatisés par les souvenirs de l’Occupation et de la chasse aux juifs, qui avaient choisi de vivre tous ensemble, dans une drôle de communauté bringuebalante Rue de Grenelle. Il s’agit là pour Christophe, alors enfant, de découvrir non seulement une forme de vie familiale différente, mais aussi de comprendre l’histoire de ses grands-parents marqués par l’Holocauste, et de son arrière grand-mère « fossilisée » dans ses souvenirs nostalgiques de sa jeunesse à Odessa.

La particularité de la Cache est de se dérouler en Mai 68, au plus fort de la révolte étudiante, qui, évidemment, émoustille et excite les « intellectuels de gauche », comme on disait, prêt à s’impliquer dans la révolution qui semble pointer. La répression exercée violemment par De Gaulle et par ses CRS éveillant naturellement chez eux les souvenirs douloureux des exactions de la police pétainiste en 1942…

Il s’agit donc ici de parler de l’Histoire de France, de remuer les souvenirs de moments tragiques, d’ausculter les blessures incurables laissées dans l’esprit et l’âme des victimes, de réfléchir à la transmission de la mémoire : des sujets lourds, importants, qui bénéficient clairement de l’injection d’une légèreté humoristique capable d’éviter des excès soit de pathos, soit didactisme pédagogique. Et on imagine bien, sans l’avoir lu, malheureusement, que cette « fantaisie » était déjà dans le livre de Christophe Boltanski. Mais ce qui pose un problème sérieux, dans le film de Baier, c’est bien le choix d’une distance supplémentaire vis à vis des personnages et de leur histoire, apportée par le maniérisme et l’irréalisme de la mise en scène.

Car le résultat est que le spectateur se sent justement loin des personnages de cette famille qu’il peine à comprendre, et qu’il ressent longtemps de l’irritation devant ce qui ressemble plus à des simagrées théâtrales et vaguement prétentieuses qu’à l’expression touchante de fêlures et de traumatismes. Pire, le manque flagrant de moyens, dans la reconstitution des événements de Mai 68, joue contre le film, qui se tient maladroitement dans un entre deux, entre « montrer » et « ne pas montrer ». Et enfin, il y a dans la Cache un déséquilibre trop grand entre l’importance accordée aux personnages des grands-parents (tous deux merveilleusement incarnés par Dominique Reymond, lumineuse et investie, et par Michel Blanc – dont ce sera le dernier film -, modeste et bouleversant) et celle accordée à la génération suivante, qui « n’existe » pas vraiment dans le film. On admettra néanmoins une exception, lorsque « Grand-Oncle » (William Lebghil) réagit à la fouille de la maison familiale par les gardes du corps de De Gaulle, l’une des très belles scènes du film.

Car, en dépit de ce que l’on peut considérer comme le ratage de sa première partie, la Cache se sauve in extrémis durant sa dernière demi-heure, qui laisse enfin apparaître, puis déborder, des émotions toutes simples, se débarrassant en quelque sorte des « principes » de narration établis jusque là. C’est un autre film, plus humain, plus vrai, qui apparaît alors, jusqu’à un très beau final « sur la route d’Odessa » : un autre film qui est celui que l’on aurait aimé voir. Moins cérébral, moins maniéré, plus humain. Celui que réalisera peut-être la prochaine fois Lionel Baier.

[Critique écrite en 2025]

https://www.benzinemag.net/2025/03/24/la-cache-de-lionel-baier-la-famille-boltanski/

Eric-Jubilado
6
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le 25 mars 2025

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