Un jeune homme enterre un cadavre et découvre l'amour. Le synopsis a de quoi surprendre tant il peut sembler « bâtard ». Et pourtant, c'est là tout l'intérêt du film : comment la présence de la mort habite le désir. Entre Éros et Thanatos. Entre chaleur météorologique, chaleur du désir et chaleur d'un cadavre qui ne refroidit pas.
Et tout tient finalement à cela, dans une simplicité d'une élégance foudroyante. L'intrigue n'a pas beaucoup plus à avancer, car ce qui progresse ici est moins le récit que l'état intérieur de Marouane, le personnage principal. C'est un film qui pose la question de soi, qui projette l'intériorité d'un personnage dans son environnement. Le côté taiseux de cet ado et cette chaleur de plomb disent bien plus que tous les mots du film : cette langueur laisse aux doutes, aux peurs et aux remords tout l'espace pour se déployer. Tout se joue dans les silences et les regards. Il n'y a pas d'explications psychologiques, seulement une mise en scène qui laisse au spectateur toute la place pour habiter une expérience. Il en résulte de magnifiques panoramiques qui naissent au cœur des dialogues avant de s'évader vers les paysages. Si les voix demeurent audibles, l'image refuse de leur accorder toute son attention. Le sujet est ailleurs.
La Chaleur est le film de celui qui ne regarde pas dans les yeux. Le film de celui qui demeure toujours en retrait, toujours en décalage. La tension n'est pas celle des rapports de force entre les personnages. Ce n'est même pas une tension de l'intrigue. C'est une tension de la circulation du regard. La caméra cherche, nous perd, nous offre des indices en même temps. Elle offre un regard sur ce qui était d'ordinaire relégué hors-champ.
On retrouve ici quelque chose du geste du Livre de l'intranquillité de Fernando Pessoa. Il y a une manière de distraction, une manière de ne pas tout à fait se focaliser sur l'action, pour révéler une conscience inquiète. La caméra dans ce film ne sert pas l'histoire en montrant ce qu'il faut voir au bon moment. Elle sert un regard qui flotte au-dessus du monde. Elle dissocie plutôt qu'elle n'associe les images et l'intrigue. Le paysage n'est plus un décor, c'est le lieu d'une menace diffuse qui transpire depuis la psyché du personnage. La tension n'est que renforcée par la rupture assumée avec le fil purement narratif. En nous offrant un personnage qui refuse l'affrontement direct, la Chaleur propose une grammaire qui nous en fait sentir les enjeux.
Et tout prend alors sens : cette lenteur, cette torpeur, en contraste absolu avec la liesse et la légèreté estivale. La Chaleur affirme qu'il est des événements qui condamnent à la pesanteur. La chaleur est celle des vacances, bien sûr, mais aussi celle des corps qui endurent le poids de leur propre existence.
Que peut encore être l'amour lorsque la mort hante notre conscience ? L'amour n'est ni consolation, ni rédemption. Il oblige. Il oblige à sortir de soi, de sa propre carapace pour affronter la vie. Il oblige à devenir présent au monde quand celui-ci semble inhabitable. L'amour et la mort ne s'annulent pas, l'amour n'est pas un refuge. Et c'est ce que découvre Marouane : l'amour ne suspend pas le poids du réel. Il n'y a donc pas de greffe scénaristique, qui ajouterait l'histoire d'amour entre Giulia et Marouane à la mort d'Oscar. Le véritable sujet de la Chaleur n'est donc ni la mort, ni l'amour. Non, c'est comment regarder le monde lorsqu'ils coexistent. Tout est ainsi parfaitement à sa place.
Parfaitement à sa place sous notre regard. La Chaleur est un film qui donne à voir, sans jamais donner la main au spectateur. Il ne cherche pas à expliquer, il ne cherche pas à tout dire, ni à tout montrer. C'est un film qui fait confiance à son spectateur en laissant les silences parler, et les images respirer. C'est un cinéma de la suggestion qui nous rappelle que le cinéma est avant tout une question d'images et de montage, même si la musique sert avec brio ce regard si particulier. Demoustier nous montre qu'un simple mouvement de caméra vaut parfois bien plus qu'un long discours. Et c'est cela l'immense réussite du réalisateur : ne pas faire de la mise en scène une simple illustration du récit, mais la considérer comme le lieu où celui-ci se pense. La mise en scène n'accompagne pas le récit, elle le produit.