Pour son huitième long-métrage, après une incursion dans la réalisation de films de TV (dont Les hautes herbes), Jérôme Bonnell nous offre une fresque sociale incommode et oppressante dans le huis clos d'une famille bourgeoise des années 1900, dirigée d'une main de maître par l'inflexible notaire André, représentant d'un patriarcat encore archi-dominant à cette époque.
S'inspirant librement du roman Amours de Léonor de Récondo, en y rajoutant quelques protagonistes clé, le réalisateur arrive à conter une histoire non dénuée d'une certaine modernité. Il y met aux prises des classes sociales sous tension, qui s'affrontent avec leurs armes mais aussi leurs désarrois, chacune dans sa Condition, habitant l'étage qui lui est assignée dans la vaste demeure provinciale du notaire.
Ainsi André fait régner une violence sournoise et étouffante auprès de sa femme Victoire et de sa bonne Céleste, en leur faisant subir des abus sexuels qui lui semble presque normaux voire ordinaires dans sa position dominante. Le réalisateur anime avec intensité un triangle relationnel féroce, où l'amour et l'humanité ont peu leur place, comme le traduisent les non-dits bien distillés.
Et lorsqu'arrive ce qui devrait être un heureux événement, Victoire impose à son mari une terrible Condition pour accepter la situation et sauver le paraître devant la société qu'André et sa famille fréquente, amis, clients et associés.
Devant la violence pernicieuse d'André, qui perdure, Victoire et Céleste, que tout oppose, vont devoir lutter ensemble dans un élan de sororité et de tendresse nécessaire au bien-être du nouveau venu.
Dans un scénario à suspens proche du thriller, impeccablement mis en scène, Jérôme Bonnell s'attache à travailler ses personnages, aidé par un casting de premier plan, tous Césarisés ou nommés à la cérémonie.
Joué par un Swann Arlaud magistral (cet acteur boulimique multi-césarisé, sans doute ici son meilleur rôle, son quatrième film en 2025 avec Arco, L'inconnu de la Grande Arche et L'Etranger), André a ce rôle très ingrat du prédateur. Mais dans la relation muette et brutale avec sa mère (interprétée par une Emmanuelle Devos impeccable), absente du roman Amours, le réalisateur ne le condamne pas a priori, mais explore son comportement et sa violence intérieure par ses origines incertaines. Avec sa présence et son regard intenses, Swann Arlaud montre que l'auteur de violences peut être un personnage quasi normal et multi-facettes, parfaitement intégré dans son milieu et parmi les siens, un comportement psychologiquement redoutable qui arrive à faire culpabiliser ses victimes.
Victoire est la femme modèle imparfaite, insoumise et non consentante, subtilement interprétée par Louise Chevillotte (actrice montante qui confirme son statut). Désemparée par le comportement de son mari, incapable de s'occuper de son fils, elle ne manque pas de ressources pour exister. L'actrice gère parfaitement sa relation troublante avec Alphonse Lajardie (Maxime Chattot), absent également du roman, mettant en valeur un rôle ambivalent qui exaspère André.
Céleste, c'est la bonne à tout faire, toujours décriée et abusée mais jamais remerciée ; elle est interprétée avec délicatesse et tendresse par la très jeune et boulimique Galatéa Bellugi, éblouissante d'humanité dans ce film. Elle sait venir, avec à propos et abandon, au secours de sa patronne pour faire face au monstre violeur.
Par les temps qui courent, ce film intelligemment féministe est bienvenu et utile pour continuer de faire reculer les comportements masculins primaires face à l'absence de consentement.
Et d'une certaine façon, il fait écho à deux films récents comme Le Consentement (2023) et encore plus Les filles désir (2025), dans un style certes opposé, mais où la sororité de deux femmes triomphe du mâle inconvenant.
La Condition est un film à voir, qui maintient en haleine le spectateur dans une tension et une émotion qui étreignent jusqu'au générique de fin.
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