Titre original du film réalisé en 2011 de Tate Taylor adapté du roman éponyme (que je ne connais pas) de Kathryn Stockett qui lui, date de 2009, publié en France en 2010. Qu'est-ce qui a pris à nos distributeurs français pour intituler roman et film "la couleur des sentiments" ?
La traduction littérale de "The Help", c'est "les Bonnes". Est-ce le risque de confusion avec la pièce de théâtre de Jean Genêt (1947) dont une adaptation au cinéma aurait été "La cérémonie " de Chabrol ? Mais cela ne me semble pas suffisant car il eût été très simple d'utiliser un synonyme du mot "les bonnes".
Ou, est-ce, comme je l'ai lu je ne sais plus trop où, une grosse subtilité pour rapprocher, en esprit, le titre du film de "la couleur pourpre" de Spielberg datant de 1985 ? Un clin d'œil car Spielberg est un des producteurs, à travers "Dreamworks", du film de Tate Taylor. Là encore, les deux films n'ayant aucun rapport sinon qu'ils se passent dans le sud des USA, l'explication me semble très mince …
Revenons à "la couleur des sentiments", l'action se passe à Jackson, Mississipi, dans les années 60, à une époque où la ségrégation battait son plein avec en toile de fond le Ku Klux Klan qui faisait régner la terreur. L'auteure du roman comme le réalisateur du film sont justement tous deux natifs de Jackson.
Le film est une chronique des relations entretenues entre femmes au foyer blanches et leurs domestiques noires. Les premières donnent des ordres, tous plus urgents les uns que les autres. Les secondes sont aux ordres. Gare à celles qui n'exécutent pas immédiatement le caprice du moment. Entre ces deux populations, Skeeter, une intellectuelle. Elle a fait des études ailleurs et veut devenir journaliste et même peut-être écrivaine. Sa priorité n'est ni de se marier, ni de faire des gosses. En soi, elle se démarque déjà. Sa priorité c'est de retrouver sa nounou, Constantine, qu'elle considère comme sa deuxième mère, mystérieusement disparue. Sa priorité, c'est de faire ces satanés articles du journal sur les astuces de ménage. Et pour ce faire, elle ne peut que solliciter l'aide et l'expérience des bonnes noires qu'elle approche. Pour rapidement prendre la mesure d'une réalité sociale dont elle n'avait pas conscience lorsqu'elle était enfant et qu'elle baignait dans le contexte de Jackson.
Skeeter, c'est Emma Stone que j'avais découverte dans ce film et que j'avais encore appréciée ultérieurement dans "La La Land". De la graine de grande actrice.
Le scénario du film est suffisamment malin pour ne pas être si manichéen entre blancs et noirs.
Toutes les femmes au foyer blanches ne se ressemblent pas. Leur seul point commun étant, grosso modo, d'avoir comme objectif dans leur vie, un beau et riche mariage et de faire des gosses, elles diffèrent dans leurs attitudes face aux domestiques. Entre Hilly (Bryce Dallas Howard), qui théorise sur l'utilisation (raciste) des wc et Celia (Jessica Chastain), complètement larguée en tant que femme au foyer, il y a un peu toutes les nuances. Par exemple, la mère de Hilly (étonnante Sissy Spacek !!!) ne partage pas du tout les positions de sa fille, qui s'en débarrassera en la foutant dans une maison de retraite. L'attitude ou le comportement n'est donc pas qu'une question d'âge. Certaines jeunes sont parfois pires que leurs ainées.
Du côté des domestiques noires, on a affaire à une population plus homogène et plus solidaire. On comprend qu'elles sont prises entre deux feux. D'un côté, le mari qui compte sur le salaire ramené par la domestique et qui peut s'avérer violent. De l'autre, la patronne blanche qui n'hésitera pas à flanquer à la porte la bonne qui ne fait plus l'affaire ou qui déplait.
Deux personnages se distinguent, dégageant particulièrement de l'empathie, c'est Aibileen (Viola Davis) et Minnie (Octavia Spencer). Ces deux actrices jouent dans des registres différents mais qui se complètent parfaitement. Viola Davis est excellente dans sa faculté d'adaptation aux ordres qui tombent en cascade sur ses épaules. C'est toujours l'ordre n+1 qui est celui auquel il faut obéir dans l'attente de l'ordre n+2. Elle reste sur son quant à soi à travers sa docilité. Elle est capable d'analyser froidement une situation. Octavia Spencer, c'est différent. C'est la franchise incarnée qui peut autant lui nuire que lui réussir. Elle ne peut pas travailler avec n'importe quelle patronne blanche. Il lui faut une zone de liberté dans sa docilité. On comprend la complexité de son personnage à travers les expressions de son visage.
Alors, parfait ce film (à part son titre français) ?
D'un côté, il est d'une grande efficacité et fait preuve, quelque part, de pédagogie en décrivant ou mettant en scène des situations convaincantes. On y décrit une Amérique, patrie des libertés et de la démocratie, pas si belle que ça. On le savait, bien sûr, mais ce n'est pas plus mal de le rappeler de temps à autre.
De l'autre côté, j'ai moins goûté les dernières scènes un peu trop appuyées, un peu trop hollywoodiennes où tout est bien qui finit bien. Parce que ces choses, ancrées dans une mentalité ou dans un contexte ne peuvent malheureusement pas se résoudre aussi facilement par un livre devenu un succès de librairie. Finalement, c'est étonnant que personne ne se soit opposé à la diffusion du livre, concrétisant une victoire. En choisissant de finir dans la joie, la bonne humeur et même de l'argent, le réalisateur fait retomber un soufflé qui aurait mérité de rester debout. D'une façon générale, le film aurait gagné en efficacité et même crédibilité avec un peu plus de mordant. Dans le domaine du racisme, les victoires sont souvent difficiles à gagner et restent fragiles. Mais le réalisateur Tate Taylor a-t-il eu les coudées franches ?