(Vu le 21/04/26)
La Déchirure est un film réellement émouvant et percutant, mariant adroitement le drame historique et le film d'aventure à la volonté journalistique. Un film qui sait prendre de la distance avec son sujet tout en y incluant une certaine sensibilité. Roland Joffé déploie sans rajouter de l'affect un sujet contenant beaucoup d'affects, tant le sujet est brûlant à sa sortie. En effet, l'auteur nous immerge dans la grande tragédie de la dictature génocidaire des Khmers rouges, mais en y greffant une belle histoire d'amitié entre un journaliste américain et un journaliste cambodgien lui servant d'interprète. Avec une grande économie de mots, un refus de s'appesantir sur de terribles scènes qui parlent d'elles-mêmes et une sobriété marquante, La Déchirure témoigne de l'importance de rapporter la vérité d'un conflit aux yeux et aux oreilles du monde, surtout lorsque le plus puissant pays occidental (les États-Unis) participe directement à cette tragédie et ne fait rien pour la résoudre.
Joffé offre des tableaux dantesques à la manière de Voyage au bout de l'enfer, c'est-à-dire des tableaux sans compromis, crus et infernaux. On voit dans son style comment le réalisateur laisse le temps au spectateur de creuser la profondeur de ses plans et de ses détails dans de longs plans à distance. Par exemple, pendant que Sidney parle à Dith Pran et que le chaos commence à se propager, on voit que le journaliste cambodgien prend le temps de faire un signe de prière lorsqu'il passe à côté d'une statue de Bouddha, tout en suivant et continuant d'écouter son interlocuteur pressé. Cela s'inscrit dans le prolongement de l'action sans que ça soit perturbé par un insert. Il y a aussi du lyrisme, mais c'est un lyrisme plus discret et moins flamboyant qu'un Cimino puisque le cinéaste a certes moins de virtuosité, mais il déroule de façon pragmatique et avec une aisance dépouillée son récit. Enfin, il peut y avoir du sensationnel, mais Joffé n'appuie jamais inutilement, assez pour capter l'aspect poignant et en même temps pas assez pour être pompeux et lassant.
Du reste, l'histoire d'amitié permet de ne pas s'attarder sur le contexte horrible de la guerre, car elle apporte une touche d'optimisme à l'œuvre. Comme il a été dit à propos de celle-ci, c'est avant tout un récit sur « la connexion humaine, comment les amitiés naissent et ce qu'elles font de nous ». En cela, on peut rapprocher La Déchirure de Dersou Ouzala, étant donné qu'on rentre dans la grande histoire avec une attendrissante histoire d'amitié intime entre l'Occident et l'Orient, tout y en insufflant une odyssée survivaliste. Sans faire dans le panthéisme, le cinéaste anglais s'attarde sur la beauté des paysages tropicaux de l'Asie du Sud-Est. La photographie avec ses teintes documentaires et naturalistes rajoute à l'imprégnation des personnages dans ces paysages à la fois magnifiques et malheureusement souillés par le sang et les cadavres.
Je me risque à comparer l'urgence viscérale et le long mouvement perpétuel de la première partie au style de Kurosawa, tout comme la seconde, plus contemplative et quasiment silencieuse, lorsque Dith Pran se trouve mutiquement et douloureusement, tel un martyr, dans un camp de rééducation et les champs de la mort. C'est d'ailleurs lors de cette partie que l'on voit la culpabilité et les remords de Sidney, étant donné qu'il a pu rentrer à New York, mais qu'il a dû abandonner son ami. Même si ce n'est pas le titre original du film, La Déchirure porte bien son nom, car c'est à la fois la déchirure d'une nation prise dans l'engrenage d'un État oppressif, mais également la déchirure d'une amitié séparée, qui heureusement se recoud à la fin. Un final plein d'espoir qui montre que deux nations différentes peuvent être frères et faire face à l'adversité, si la première n'abandonne pas l'autre à son sort, surtout quand la seconde aide la première.