Un des points forts du film est de nous placer dans la peau des jurés, ne nous donnant pas de réponse sûre et définitive et nous obligeant à nous questionner, à réfléchir sur l'affaire. Notamment, la façon dont l'avocate générale - qu'Anaïs Demoustier parvient avec brio à nous rendre antipathique - qui, n'ayant pas vraiment de preuves pour appuyer l'accusation, fonde une bonne partie de son réquisitoire sur le caractères et les moeurs de Lise, m'a interrogé.


Ainsi, elle souligne l'apparente insensibilité de l'accusée, qui répond succinctement et factuellement aux questions qu'on lui pose, et se montre généralement impassible - il faut ici noter le jeu remarquable de Melissa Guers. Elle reste en effet mutique lorsqu'on lui demande ce qu'elle éprouve à la vue du cadavre de son amie, ou se refuse à conjecturer sur la disparition de l'arme supposée du crime. Malgré tout, le film parvient à nous faire éprouver de l'empathie envers cette jeune femme, qui ne se livre pas à l'étalage attendu de la tristesse que lui cause la perte de son amie, quitte à laisser le champ libre à l'accusation ; quoique je suis peut-être particulièrement à même de me reconnaitre, ou du moins à comprendre cette attitude de refus des convenances et d'une certaine forme d'hypocrisie. En ce sens, La Fille au bracelet évoque évidemment L'Étranger, notamment lorsque l'avocate générale explique dans son réquisitoire que la "froideur" de Lise "l'inquiète" et l'empêcheraient de "faire société".


Mais ce qui m'a le plus marqué - et peut-être révolté - dans le film, c'est bien la façon dont les moeurs supposément légères de Lise sont utilisées à sa charge. En ce sens, une scène m'a particulièrement marqué : après avoir visionné la vidéo - que Flora avait publié - de Lise administrant une fellation à Nathan, celui-ci est interrogé. On apprend que Nathan et Flora étaient sur le point de se mettre ensemble, et l'avocate générale semble supposer que Lise éprouvait des sentiments pour Nathan, ce que l'intéressée décline : "À cette époque je voyais d'autres garçons, j'ai jamais focalisé sur Nathan". La procureure semble surprise : "Vous n'éprouviez aucun sentiment pour le garçon auquel vous avez administré une fellation ?". Outre que cela ne semble pas pertinent en vue de juger un meurtre, et que la remarque trahit le conservatisme et le puritanisme de l'avocate générale et de sa génération, ce qui suit dénote d'un trait qui est aussi le lot des plus jeunes.


En effet, l'avocate générale demande : "Est-ce que vous diriez que vous êtes ce qu'on appelle une fille facile ?" ; réponse parfaite de Lise : "Dans ce cas pourquoi on demande pas à Nathan si c'est un garçon facile aussi ?". On retrouve cette asymétrie de traitement entre les filles et les garçons chez les congénères de Lise : après la publication de la vidéo, "tout le monde parlait de Lise comme une fille pas bien après, comme une salope en fait" d'après une amie, sans que le même traitement ne semble réservé à Nathan - on pourrait même formuler l'hypothèse, pas si incongrue, que ce soit valorisant pour lui. À moeurs égales, une fille est donc "une salope", "une fille facile", alors qu'un garçon serait un séducteur.


Cela m'a rappelé une discussion - peu intéressante mais néanmoins instructive - que j'avais eue avec un garçon d'environ 17 ans. Il racontait qu'une fille de seconde de son lycée avait "sucé un gars dans les toilettes publiques", en répétant plusieurs fois "moi je juge pas mais [...] elle se respecte pas, rien que pour elle..., si j'étais son père..., etc". Outre que sa façon de dire qu'il ne juge pas ressemble dangereusement à un "je suis pas raciste mais..." ; il n'a à aucun moment noté qu'une autre personne avait été partie prenante de cette pratique visiblement honteuse : le garçon qui s'est vu administrer une fellation dans des toilettes publiques.


En somme c'était un très bon film, et il m'a, une nouvelle fois, rappelé que le combat contre le patriarcat est loin d'être fini ; et que la liberté sexuelle - des filles, en l'occurence - n'est pas encore bien intégrée pour tout le monde.

gaspardbonnier
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le 28 avr. 2026

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Gaspard Bonnier

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