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Roman de Richard Adams au succès mondial (plus de cinquante millions d’exemplaires vendus et pourtant si peu familier par chez nous), Watership Down a eu le droit à son paquet d’adaptations : album de rock progressif 70s, séries télévisées (dont la visuellement ignoble et avortée tentative de Netflix en 2018), pièce de théâtre, dramatisation radiophonique, jeu de rôle sur table (Bunnies & Burrows, aussi surprenant que cela puisse paraître), roman graphique de 2023, et bien évidemment le film qui nous intéresse ici. Une première dans l’animation pour le réalisateur Martin Rosen, qui parachèvera sa technique sur le fantastique (et ô combien déprimant) The Plague Dogs.
On constate d’emblée la maturité des thèmes, de l’imagerie, de la licence poétique: l'œuvre de Martin Rosen est sombre, brutale. Le plus grand danger présenté vient in fine des congénères cunicoles qui s’organisent en castes sociales sur un schéma dominants/dominés. La prédation est alors interne à l’espèce, unique infusion de nos modèles humains dans la trame de l’intrigue. Car par ailleurs, le récit est dans un refus de l’anthropomorphisme via une histoire et un univers qui se créent à hauteur de lapin, mystifiant le rationnel humain en une foi dans des mythes fondateurs pour les animaux.
Dans ce transfert de mentalité du spectateur dans les yeux des léporidés, on retrouve tout de même des repères purement métatextuels. Ainsi, chaque membre du clan correspond à un archétype distinct de l’épique Shakespearien: le ménestrel qui nous conte l’aventure, le meneur à l’esprit affûté et à la droiture morale, le guerrier protecteur au noble sacrifice, l’oracle à la parole sacrée… La colonie en devenir se divise ainsi naturellement les rôles dans sa progression vers une garenne utopique où l’ordre naturel règne entre ses membres.
Mais ce qui prône avant tout dans Watership Down, c’est cette animation qui, semble dans un premier temps accuser son âge (et d’un budget deux fois moindre que les productions Disney de l’époque), tout en s’ancrant dans des décors peints du plus bel effet et une campagne so british, conférant le charme instantané du old-school.
Qui plus est, Watership Down est fait de constantes expérimentations formelles. On démarre ainsi avec une illustration des fondements de l’univers des lapins, une Genèse dévoilée telle une peinture rupestre mouvante. On assiste à une parenthèse new age sur fond du Bright Eyes de Art Garfunkel, représentation du rapport spirituel et superstitieux à la mort où s’entremêlent les vivants et la faucheuse dans une danse qui célèbre les cycles naturels. On contemple, impuissant, le massacre de la garenne comme un cauchemar au gaz moutarde qui vient empiler les cadavres dans une dernière pose suffocante qui rappelle les bêtes de Guernica. Les tableaux s’enchaînent et ne se ressemblent pas, cherchant sans cesse à conjuguer le pictural à l’émotion contée.
Les décors vivent par les détails qui les traversent, des prairies apaisées ou volettent papillons et autres insectes, en passant par les ruisseaux où plongent les martins pêcheurs, et par les bois où rôdent de dangereux prédateurs nocturnes. Une ôde au vivant de paysages d’apparence inerte, laissant transparaître l’approche naturaliste du film dans ses moindres coutures.
Car c'est avant tout cela que nous propose Watership Down. Une escapade dans les pattes de lapins pour nous rendre compte de la complexité de notre environnement, où chaque habitant tient une place bien particulière dans un fragile équilibre.