Ce qui est le plus surprenant, c'est que le film date de 1928 et qu'il aurait pu aussi bien être filmé trente ans plus tard sans que l'on y voit beaucoup de différence. Le scénario tiré au cordeau, les dialogues (même pour un film muet) font de La Foule une histoire universelle.
John Sims a toujours pensé qu'il deviendrait quelqu'un d'important.
« Le pauvre, dire que son père croyait qu'il serait président !»
dit-il du haut de son bus, en apercevant un clown au milieu de la foule indifférente.
Le film montre le destin d'un anonyme au sein d'une société sans Dieu et l'on suit les étapes de sa vie, de la progression à la déchéance.
Le début le montre dans un open space de l'époque, un genre de centre d'appel où il n'est qu'un simple numéro perdu au milieu de l'anonymat des autres employés. Mais lui, il va faire carrière, du moins il le croit.
Son meilleur ami, Bert, lui présente une de ses amies. Mary est une autre anonyme, ni belle ni moche.
Ils se plaisent, c'est le temps des éclats de rire. Car la meilleure arme de John, c'est son rire. Ils s'aiment et se marient.
« Je leur en donne pour un an, peut-être deux »
commente un invité au mariage.
Comme tous les amoureux anonymes, ils partent se photographier aux chutes du Niagara.
« Mon amour ne va jamais cesser, Mary, comme ces chutes d'eau. »
John et Mary ont ensuite le bonheur d'avoir deux enfants.
Le désenchantement.
Vient le temps des premières disputes. La chasse d'eau est en panne. John ne plaît ni à la belle-mère, ni aux beaux-frères. «Qu'est-ce que Mary peut bien trouver à ce looser ? »
Mais John s'accroche. Il espère toujours une reconnaissance dans son boulot. Il a l'idée d'un slogan publicitaire. « Sleight 'O 'Hand, the magic cleaner » Jeu de mots sur Tour de passe-passe et Traîneau d'aspirateur à portée de main. John reçoit une prime de sa boîte. Il ne sait pas qu'il est à l'apogée de sa carrière.
La désillusion.
Survient alors un triste événement que je ne mentionnerai pas ici.
Comme c'est souvent le cas les malheurs s'enchaînent. Plus de boulot. Et l'humiliation de la charité proposée par les beaux-frères, en prime.
John, pour vivre, en est réduit à occuper un emploi de clown, pour faire la publicité au centre-ville.
Le clown du début, c'est lui maintenant.
Avec son maigre salaire John est tout heureux d'acheter des billets à sa famille pour un spectacle. Il rentre au moment même où Mary fait ses valises sous la pression de ses beaux-frères, et va le quitter.
Arrêt sur image. La fin du film me paraît fausse, d'une naïveté ridicule et juste plaquée là pour entretenir chez le spectateur le mythe du rêve américain. Les Américains n'avaient pas encore la culture française du pessimisme, enseignée par un Zola ou un Simenon, pour pouvoir parachever leurs chefs d’œuvre.
Je propose donc une fin alternative.
La solitude au milieu de la foule.
Resté avec ses billets, John se rend au spectacle pour les revendre. Il a revêtu ses habits de clown pour apporter un peu de bonheur aux enfants. Plus seul que jamais, il voit les couples sans histoire passer devant lui sans lui jeter un regard, rigolards, parfois méprisants.
Il voit alors Mary, belle et souriante au bras de Bert, son meilleur ami. Un enfant, le visage sérieux, le tire soudain par la manche.
« You make me ashamed , Dad »
Tu me fais honte, papa !
[A la mémoire de l'acteur James Murray, l'interprète de John, qui se suicidera moins de dix ans plus tard.]