5
le 4 juil. 2026
SuivrePeau vive
On aurait aimé apprécier davantage le premier long métrage de Julien Gaspar-Oliveri,, mais quelque chose résiste au contact de ses personnages qui s'expriment peu et oscillent entre tendresse et...
Je ressors totalement retourné par le visionnage de La Frappe. Presque autant par la critique très mitigée de mes éclaireurs.
Manifestement ce film provoque des des réactions contrastées, c'est le moins que l'on puisse dire. Pour ma part, j'ai pris (sans mauvais jeu de mot) une énorme claque cinématographique.
La Frappe est une oeuvre naturaliste d'une rare radicalité. Gaspar-Oliveri s'immisce dans les tréfonds d'une famille totalement dysfonctionnelle cimentée par le tabou universel. Ce tabou sera le fil conducteur du film. Le réalisateur ne se départira jamais de ce parti-pris et préférera les silences aux longs dialogues édifiants. C'est à mes yeux le grand génie du film et ce qui donne toute la puissance évocatrice à cette oeuvre assez unique dans le paysage cinématographique français actuel.
Le film s'en tiendra au point de vue d'Enzo et de sa sœur Carla, deux vingtenaires abimés et livrés à eux-mêmes après l'incarcération de leur père. Quand ce dernier réapparaît, le fragile équilibre fraternel vacille. Et emporte sur son passage l'illusion de normalité que la fratrie semblait avoir réussi à conquérir.
Point de grand déballage à la Festen ni condamnation morale surplombante. Le réalisateur nous invite au contraire à penser le trauma d'un frère et d'une sœur à travers leur rapport perturbé à la vie, à leur corps et à leur père. Sans esquiver la terrible ambiguïté des enfants victimes de violences qui développent si souvent, dans la vraie vie, un invraisemblable syndrome de Stockholm à l'endroit de ceux qui les ont abusés. Enzo se prend à rêver de renouer avec son père et de former à nouveau une famille soudée. Seule Carla se révoltera contre cette perspective. Peut-être parce qu'elle est une fille et qu'elle a endossé la fonction maternelle et protectrice au sein du duo fraternel. Pourtant, elle n'aura d'autre choix que de revoir ce père toxique. Pour protéger son frère. Ou peut-être aussi car elle n'est parvenue à totalement détester son père.
Rien de surprenant en réalité : la quête de l'amour filial est d'autant plus fort que l'on en a été privé. Et faute de disposer d'un autre référentiel moral pour juger de l'anormalité de sa situation, l'enfant n'est pas en mesure de mesurer pleinement la portée monstrueuse des agissements parentaux. L'anormalité devient la norme. Et Carla de poser ces questions sans réponse : est-ce que leur père faisait-il cela par amour ? Seront-ils condamnés à reproduire les terribles méfaits de leur père ?
Faute de trouver les mots pour résoudre cette terrible équation, c'est le corps qui se manifeste. De la plus brutale des manière y compris la violence contre ceux qu'on est censé aimer.
C'est sur le registre que le réalisateur fait montre de la plus grande radicalité. Les maux du corps sont filmés dans leur brutale crudité comme dans cette scène presque banale de pipi au lit. Le tout sans le moindre mot. Et ce, jusqu'à la scène conclusive du film qui poussera la métaphore du tabou jusqu'à son paroxysme.
Dans un univers cinématographique de plus en plus aseptisé, le réalisateur entend au contraire magnifier l'imperfection physique de ses protagonistes : des gros plans sur l'épiderme, des zooms presque dogmiens sur les visages, des physiques d'une sublime banalité. Car au-delà du drame familial, La Frappe est également un grand film naturaliste sur une certaine réalité de la France. La caméra de Gaspar-Oliveri est une immersion quasi-documentaire dans l'univers social des petits-blancs du Sud-Est. Point de misérabilisme, ni voyeurisme. Fêtes de familles, amourettes et karting rythment les existences de cette petite classe moyenne qui semble unie par un même imaginaire entrepreneurial. Des gens normaux qui ne se plaignent pas de leur condition et font tout pour paraître heureux en partageant des plaisirs simples. Mais derrière le bonheur de façade, les secrets indicibles rongent les âmes à force d'être tus. Et menacent l'ensemble de ce fragile microcosme.
La Frappe est à mes yeux un film fort et habilement construit. J'ai été époustouflé par le jeu des trois protagonistes principaux. Le duo de jeunes acteurs exécute une partition périlleuse sans la moindre fausse note, tant du point de vue de l'intention que des postures corporelles. Quand à Bastien Bouillon, il incarne avec brio l'ambivalence de ce père coucou et toxique qui sait au fond de lui qu'il doit disparaître pour permettre à ses enfants de reconstruire leur vie.
Un grand film, saisissant et émouvant.
Créée
il y a 5 jours
Critique lue 11 fois
5
le 4 juil. 2026
SuivreOn aurait aimé apprécier davantage le premier long métrage de Julien Gaspar-Oliveri,, mais quelque chose résiste au contact de ses personnages qui s'expriment peu et oscillent entre tendresse et...
8
le 10 sept. 2026
SuivreEnzo et sa sœur Carla vivent ensemble, seuls, livrés à eux mêmes depuis des années. Ils se soutiennent, sont tout l'un pour l'autre. Quand leur père, libéré de prison, refait surface dans leur vie...
7
le 3 sept. 2026
SuivreEncore un très bon premier film qui impressionne par la maîtrise de sa mise en scène. Sans voyeurisme, le réalisateur nous plonge au cœur d’un drame familial. Sa caméra filme pourtant au plus près...
7
le 11 nov. 2021
SuivreTre piani de Nanni Moretti est un film choral minimaliste sur la forme, presque austère, mais qui révèle toute la sensibilité et la subtilité de l'auteur. Il s'agit de trois destins reliés par un...
4
le 1 sept. 2022
SuivreJ'adore l'univers de Wes Anderson. Son inventivité old school, son foisonnement d'astuces bout-de-ficelle et son talent de conteur m'ont si souvent ému (particulièrement dans Moonrise Kingdom et Au...
9
le 12 juil. 2021
SuivreLe goût des autres est un grand, un très grand film mineur. Derrière la comédie et les scènes cocasses, le film est d'une très grande profondeur et poursuit une véritable ambition : mettre en scène...