Personne ne m’avait prévenu. Faut pas faire des coups pareils au gens.
Je fais des efforts, je m’ouvre un peu, et voilà que je me mange un truc pareil. Ça frôle la rupture du contrat, et y’en a qui portent plainte pour moins grave.
J’étais peinard, je demandais rien à personne, je sortais d’un petit cycle Belà Tarr, tranquille, que j’ai prolongé par La Maman et la Putain, Jeanne Dielman, Funny Games et Salo. On remarque l’effort d’éclectisme, le gars qui veut remplir les cases laissées vides dans sa cinéphilie, celles qui demandent une certaine volonté, tu vois.
Et voilà que je me dis : tiens, on en est où avec la baston ? Genre les classiques, les trucs incontournables, ceux qui sont portées aux nues par des éclaireurs que j’estime, des cinéastes qui les citent dans leurs films, des icônes qui traînent un peu partout dans pop culture. Donc, on se fait une mise à jour : A Touch of Zen, Ip Man, Jackie Chan, The Blade, et le père fondateur, évidemment, Bruce Lee, rappelé à notre bon souvenir l’été dernier quand on créa une polémique de plus à l’encontre de Tarantino accusé de racisme par le traitement qu’il lui faisait subir dans son dernier opus.
Bruce Lee, donc. On prend son film avec la meilleure moyenne éclaireur, et c’est parti pour des cris, des tatanes et des zooms brutaux.
Alors oui, mais pas que.
Je savais pas, moi, que c’était ça. Je me répète, mais personne m’avait averti.
La séquence d’ouverture a de quoi foutre un cafard presque aussi intense qu’une salle des profs un lundi : un mélange improbable entre la rythmique d’un Tati et le comique d’un Benny Hill, dans une ambiance lunaire qui laisse entendre qu’on nous fait voir les chutes de la table de montage.
Mais non. La provocation ira plus loin. Tu viens chercher de la baston ? Ahah, malheureux, paie d’abord ton droit d’entrée. Après 26 minutes d’apesanteur comique, des frémissements se font sentir, mais imposent DEUX fausses alertes (finalement non, on se met pas sur la gueule, on est pour la paix des échanges, faisant du spectateur le belliciste le plus enivré de lattes de l’histoire), gangrenées par des caricatures abominables, entre la folle, le gros, et un gang américain à Rome (on arrête à se stade de questionner quoi que ce soit en termes d’écriture), des dialogues ineptes, des blagues vaseuses et un rythme octogénaire.
Moi je veux bien jouer le jeu de l’ouverture d’esprit : autre temps, autres mœurs, fraîcheur et naïveté, casse le moule brother, prend la vie comme elle vient, inspire à plein poumons l’air vivifiant de l’inattendu, savoure l’audace et broute des marguerites, mais là, c’est mon point Godwin.
Et donc, les bastons : c’est marrant, cartoon en diable (faut bien reconnaître que ces bruitages de ressorts détendus quand les gars se prennent une grosse mandale font rire la première fois), et le Lee en impose avec ses cris et ses jambes qui cassent des ampoules. A la réalisation, il prend donc soin de zoomer sur chaque mec voulant prouver son potentiel, de nous mettre en caméra subjective pour manger directement les taloches, et soigne les éclairages pour mettre en relief chaque muscle souligné par le craquement qui va bien quand on l’échauffe.
Alors, je dis pas, Lee et Walker Texas Ranger dans le Colisée, ça a de la gueule. J’avais jamais vu autant de poils sur des épaules qui ne sont pas celles de Chewbacca, et ça non plus, diantre, on m’avait pas prévenu. Mais ce que j’aurais préféré encore savoir, c’est qu’au lieu de m’enfiler ce nanar, il suffisait d’aller sur YouTube pour voir en HD cette séquence d’anthologie, qui dure 10.05, échauffement compris.
On m’y reprendra pas.
Bon, faut que je vous laisse, je dois aller visionner Les Aventures de Buckaroo Banzaï à travers la 8e dimension, que m’a vivement recommandé un éclaireur en qui j’ai une confiance aveugle.