10
1446 critiques
L'Illusion
Avec La Graine et le Mulet, Abdellatif Kechiche transcende par le cinéma une histoire que l'on assimile au réel, s'attardant sur des scènes de vies quotidiennes ou banales, à l'image de repas de...
le 17 juil. 2020
Art populaire et universel, mondialiste mais identitaire, le cinéma s’emploie depuis ses origines à mettre au jour la culture et l’histoire du pays où il s’exprime. Parce qu’il brasse en un même espace l’imaginaire et la réalité, il reflète ce qui a construit un peuple hier et ce qui le fait avancer aujourd’hui. Voilà déjà une première raison de célébrer Abdellatif Kechiche, exemplaire cinéaste de son temps. Ayant partie liée avec la douleur du monde, notre homme se situe du côté des modestes, plaide pour la solidarité et clame son amour de l’humanité à chaque plan. Avec lui, on est immédiatement au cœur de tout. Des gens. De leurs joies, fugaces et essentielles. De leurs peines, légères ou profondes. Des instants d’intimité qui les rapprochent. De cette ex qui râle parce que du poisson, elle en a déjà plein le congélo. De cette maman excédée par sa bambine qui refuse de faire popo. Ça chahute, ça crie, ça rit, ça s’engueule. D’un seul coup, le réalisateur franco-tunisien conjure le diagnostic fermement établi d’une production hexagonale scindée entre grosses machines à large audience et films d’auteur confidentiels, et rouvre en grand toutes les vannes du possible. Pas de discours grossièrement dénonciateur dans cet exercice de la parole en mouvement, dans cette épiphanie du corps et du mot filmés en un moment égal, parfait, éblouissant de vitalité. Pas davantage de facilité démagogique mais une puissance politique qui ne s’exhibe jamais, la vaste et tumultueuse peinture d’une France métissée, avec ses enthousiasmes et ses apories, ses conflits et ses espoirs, ses connivences et ses inimitiés, ses bonheurs et ses déceptions. Cénotaphe rutilant au père disparu de l’auteur, La Graine et le Mulet n’a pourtant rien d’une fable particulièrement tendre sur la famille ni d’un éloge aveuglé de la classe ouvrière. Il frappe même par sa dureté d’observation, la lumière implacable qu’il promène sur des personnages pris au piège de leurs échecs et de leurs contradictions. Mais c’est d’abord la vie dans tout son merveilleux grouillement, son incessante mobilité, son illuminante vibration, qui l’inonde de part en part.
On est à Sète. Slimane Bieji, la soixantaine usée, est renvoyé sans ménagement du chantier naval où il trime depuis des décennies. Loin de se laisser abattre, il décide de retaper un vieux chalutier qui croupit dans le port (quai de la République, tout un symbole) pour en faire un restaurant, comme jadis la belle équipe de Duvivier s’aventurait à monter une ginguette. Il ne peut se résoudre à ce que sa vie d’immigré, tissée de mille humiliations larvées, ait été inutile. Il veut transmettre quelque chose à sa descendance, même si celle-ci s’en moque et l’invite, non sans insolence ni ingratitude, à retourner finir ses jours au bled, là où il est né. Contrairement aux femmes bravaches qui l’entourent (toujours en voix et en révolte), Slimane est un taiseux. Il renonce volontiers à répondre autrement que par des remarques sceptiques. Aux coups rudes du destin, il oppose sa dignité, son opiniâtreté et son silence, contredit par un regard qui, lui, en dit long. Le voici qui entame l’héroïque parcours du combattant, exigé à quiconque se lance dans une petite entreprise : bilans financiers, sollicitations de prêts bancaires, demandes de licences obligatoires que chaque service administratif se refile comme dans un ping-pong sans fin. Pour ne rien simplifier, sa famille est fragmentée, péniblement recomposée en deux clans rivaux : l’un constitué par son ancienne épouse et ses enfants, le second par sa maîtresse Latifa et sa fille adoptive Rym. La graine, c’est donc la nouvelle génération plantée sur le sol français, productrice de couples mixtes. Le mulet (vertébré aux remarquables facultés d’adaptation d’une mer à l’autre), c’est celle du père maghrébin, symptôme d’une volonté d’intégration autant que d’un refus d’abdiquer. La jeunesse, l’avenir d’un côté, et de l’autre cette tête de mule qui n’en finit pas de courir, courage admirable mais abnégation stérile. La graine et le mulet sont réunis dans le plus beau des hommages à la filiation — filiation choisie et non subie. Ils représentent peut-être également la fusion inévitable et potentiellement féconde entre les deux rives de la Méditerranée, entre couscous et bouillabaisse.
Érigée à coups d’ellipses, de digressions, de changements brutaux d’orientation, l’intrigue navigue à vue sans jeter son ancre, sans que le genre ne se fige : adultère amusé de sitcom à la première scène, observation sociale avec le licenciement, folklore marseillais avec la bande de copains de Slimane, chœur antique au bistrot qui ne déclinerait pas une bonne partie de cartes à la Pagnol. Savoureux moment de commérage masculin, n’ayant de sens que parce que l’on y voit et entend l’étrange cavalcade des palabres à fond perdu. Les deux heures trente du long-métrage s’expliquent ainsi moins par l’abondance des situations ou des péripéties que par la dilatation interne de chaque séquence, qui semble ne jamais vouloir (ou pouvoir) se terminer. Cette hypothèse d’exténuation, le cinéaste la teste avec un aplomb prodigieux. Tout le film exalte les multiples visages (spontanés ou hypocrites) de l’éloquence. La syntaxe est celle d’une période accidentée et composite. La diction impulsive brise le phrasé. Elles attestent que Kechiche dispose d’une oreille grammaticale exceptionnelle. Quand Rym tente de convaincre Latifa de se rendre à l’inauguration, c’est un flot ininterrompu de reproches, de menaces, de flatteries, d’exhortations, de chantages, une engueulade homérique passant de la harangue accusatrice aux sanglots, un crève-cœur mérité qu’elle inflige à une mère hébétée. Autre usage caractérisé de la parole : le plaisir. Lors d’un rabelaisien festin dominical, on cause en dégustant le mulet, on cite les mots doux d’une langue maternelle pour l’une et étrangère pour l’autre, on s’esclaffe. La délectation babélienne évoque des voluptés sensuelles et confirme le bien-être familial en se fondant aux jouissances de bouche. Plus loin, coup de tonnerre : Julia, l’épouse trompée, fait face à son beau-père et, déversant une logorrhée déchirante, un torrent de larmes suffocantes, lui hurle sa honte, sa colère, son ressentiment. Elle est si hors d’atteinte qu’on ne peut que mesurer la durée de sa crise, cette rencontre du blocage et de la frénésie qui génère une émotion tout-à-fait singulière, d’une intensité paroxystique.
Car si la famille est un refuge et une communauté, elle est tout autant capable de broyer l’individu. La vibrionnante générosité affichée de la tribu Bieji ne peut étouffer les dissensions qui la minent. Les liens s’édifient sur des rancœurs mesquines, des antagonismes sournois, des basses médisances, des animosités tenaces, et la concorde n’est qu’un vernis qui s’écaille à vue d’œil. Alors le naturel calculateur et égoïste de chacun reprend ses droits, en vertu de la loi voulant que le savonnage de planches soit le sport favori de l’homme. La perception des affects et des enjeux ne baigne jamais dans cet humanisme qui projette sur les dominés des fantasmes de bonté ou de pureté d’âme. Selon un souci dialectique dont le dialogue virevoltant est une composante parmi d’autres, une idée amène son contraire et vient désamorcer tout schématisme. L’idéologie unanimiste qui transpire dans les tablées de convives repus, le désarroi pérenne des êtres au sein d’une collectivité familiale, amicale ou professionnelle, l’inventaire des blessures historiques, sociales et ethniques, les questions brûlantes sur l’appartenance française et arabe, chaque ligne de force se dissémine au sein d’une dramaturgie à la fois statique et survoltée. Après s’être lentement ébranlé, le film ne cesse ainsi de tournoyer pour finir en toupie. Tandis que, nouvelle Shéhérazade, Rym s’épuise dans une danse orientale et quitte la parade pour la possession, que les notables petits-bourgeois, satiriquement croqués, se laissent porter par une liesse épicurienne et vinaigrée en coulisses, Slimane poursuit les gamins qui lui ont volé sa mobylette (coucou De Sica), course folle faisant éclater les rêves en un halètement ultime. Ventre rond contre ventre maigre, emportés dans un tourbillon reportant l’impasse que le récit ne peut éviter. Cette issue suspendue laisse pantelant. Elle indique que l’union sacrée reste momentanée, que le rassemblement est une illusion et que seule compte la persistance de cette illusion.
Comme dans L’Esquive, où le jeune Krimo se retrouvait habillé en Arlequin des banlieues, arrive en effet le moment où, pour sauver les meubles, il convient de revêtir un costume. Mais ce recours ne saurait suppléer la maîtrise du langage. Chauffé à haute température puis conduit vers la transe par la stroboscopie verbale, le flux dynamique du quotidien s’incarne dans une troupe d’acteurs extraordinairement investis, parmi lesquels on reconnait ici une transfuge de Claire Denis (Alice Houri), là un Deschiens (Bruno Lochet), ailleurs quelques fidèles kechichiennes (Sabrina Ouazani, Carole Franck). S’en détachent la noblesse de sachem de Habib Boufares, avec son visage de cow-boy lessivé, et surtout la pétulance volcanique de la flamboyante Hafsia Herzi, révélation majeure dont chaque apparition électrise l’écran. Véritable école du regard, de l’écoute et de la patience, La Graine et le Mulet est un film-tsunami qui emporte tout, qui mêle le romanesque à la chronique, le mélodrame populaire à la comédie méridionale, l’utopie du conte à l’ampleur de la tragédie. De même que la danse sacrificielle ne se soutient que de l’interminable martyre du vieil homme, Kechiche se soutient d’une exigence de mise en scène qui met en danger ses présupposés. Il se situe bien dans la lignée convulsive et hyperréaliste de John Cassavetes et de Maurice Pialat. Comme eux, il ne se contente pas de chercher la vérité du moment mais il la traverse, la brûle à revers pour qu’elle s’anime d’une trépidation médusante et révèle une incandescence échappant à l’œil commun. Il a compris que le naturalisme ne tient qu’à s’équilibrer d’un artifice de grande ampleur, à savoir un cérémonial fondé sur l’étirement du temps et la dramatisation des conflits. Des formes éprouvées (montage parallèle, suspense haletant, joutes oratoires épiques) sont convoquées et dépensées sans demi-mesure afin d’atteindre un archaïsme remontant jusqu’au mythe. En découle une œuvre d’une ampleur et d’une ambition rares, tendue par un intarissable courant affectif, et dont les ondes telluriques impriment le cœur et les tripes de leur marque indélébile.
Cet utilisateur l'a également ajouté à ses listes Abdellatif Kechiche - Commentaires, Top 10 - 2007, Top 20 - Décennie 2000-2009 et Quart de siècle
Créée
le 1 juin 2025
Critique lue 27 fois
10
1446 critiques
Avec La Graine et le Mulet, Abdellatif Kechiche transcende par le cinéma une histoire que l'on assimile au réel, s'attardant sur des scènes de vies quotidiennes ou banales, à l'image de repas de...
le 17 juil. 2020
3
394 critiques
Si je devais résumer les défauts de ce film de la façon la plus concise possible, ce serait : - long - chiant - long Le problème c'est qu'il ne sait pas faire concis. Pour bien vous faire comprendre,...
le 12 avr. 2013
10
417 critiques
Je ne sais pas si France O l'a fait exprès mais cette diffusion est tombée au moment même où Kechiche venait de recevoir sa Palme d'or, une occasion qui est du même matériaux que la palme donc de...
le 27 mai 2013
10
369 critiques
L’histoire (la vraie, celle qui fait entrer le réel dans le gouffre de la fiction) débute en 1904. William Mulholland, directeur du Los Angeles Water Department, et Fred Eaton, maire de la Cité des...
le 18 sept. 2022
10
369 critiques
Chroniqueur impitoyable des impasses créées par le quotidien des gens ordinaires, Maurice Pialat échappe aux définitions. À l'horizon de ses films, toute une humanité se cogne au mur du désarroi. De...
le 2 juil. 2012
10
369 critiques
"Ah ! que le temps vienne, Où les cœurs s’éprennent." C'est sur ces vers de Rimbaud que s'ouvre le cinquième volet des Comédies et Proverbes d'Éric Rohmer, le plus beau, sensible et accompli, dont...
le 5 mars 2023
SensCritique dans votre poche.
Téléchargez l’app SensCritique.
Explorez. Vibrez. Partagez.



À proposNotre application mobile Notre extensionAideNous contacterEmploiL'éditoCGUAmazonSOTA
© 2026 SensCritique
Thème