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L'Illusion
Avec La Graine et le Mulet, Abdellatif Kechiche transcende par le cinéma une histoire que l'on assimile au réel, s'attardant sur des scènes de vies quotidiennes ou banales, à l'image de repas de...
le 17 juil. 2020
A Marseille, près du vieux port, travaillent les charpentiers. Parmi eux se trouve Slimane, un vieil homme usé, silencieux, discret mais ferme et aimant. On découvre sa famille, ses filles, leurs maris, leurs enfants. Slimane vit dans un bar-hôtel. Il est plus ou moins en couple avec la patronne et tient sa fille, Rym, comme sienne.
Le film commence, Slimane se fait mettre à la porte par son patron : il est trop vieux. Dans sa fierté, il choisit de lancer un projet de restaurant sur une vieille péniche qu'il a racheté. Il veut laisser quelque chose à ses enfants, lui qui a travaillé 35 ans dans les bateaux pour pas grand chose. Mais la situation est compliquée : avec son accent, sa pauvreté et son mutisme, il est mal vu par tous.
Abdellatif Kechiche choisit d'abord de nous montrer la France qui bosse ou la France qui a beaucoup bossé : Tous ces vieux à la retraite tout fatigués d'avoir trimé comme des malades, tous ces jeunes déjà sur le chantier, travaillent en équipe, solidaires. Tous (ou presque) issus de l'immigration, ils vivent dans un constant mélange des cultures.
La France qui bosse, donc. Mais Slimane est licencié...
Peut importe, à 60 ans, il lance son projet de restaurant familial mal vu par les agents municipaux et la banquière, réticents à l'idée de permettre l'installation d'un resto qui servira du couscous dans le port de Marseille.
Mais pourtant, comme le dit Slimane, la communauté Maghrébine de Marseille n'a pas de lieu de rassemblement, de fête, qui ne soit pas excentré.
Il a aussi pour but de faire découvrir son univers gastronomique aux français adeptes du jambon beurre simple.
De telles idées universalistes sont mal vues, et malgré le soutien de sa famille, le projet est dur à tenir. L'entraide en vient à bout.
La soirée d'inauguration occupe une heure entière du film, séquence intense de suspense, d'émotions. C'est explosif.
En 2h30, Kechiche nous immisce dans le quotidien d'une grande famille, du mari qui trompe sa femme au couscous au poisson du dimanche, plat d'origine Tunisienne mais qui exprime bien l'interculturalité de cette famille : la graine Tunisienne et le Mulet Marseillais.
Les tensions intrafamiliales sont aussi abordées, les rivalités affectives.
Subtilement, il introduis de petites réflexions sur le racisme systémique des français qui jugent à l'apparence : de la banquière qui réexplique 25 fois une chose très simple, persuadée qu'elle a affaire à des attardés, à l'adjoint du maire qui soupire quand il apprend que le restaurant servira du couscous...
Pour finir sur le propos de Kechiche sur l'immigration et la difficile intégration des personnes d'origine étrangère, je ne peux m'empêcher de voir une allégorie dans l'histoire de ce film : Slimane a trimé toute sa vie pour la France, il lui a bâti des bateaux. Il est tout de même viré. Animé sûrement par des sentiments de paix et d'union, il souhaite construire un lieu de fête, de bonheur collectif. Toute sa famille s'y met, et tous ensemble, ils parviennent à mettre sur pieds le projet. Arrivent alors les blancs, qui jugent de ce qui a été fait, de ce qui reste à faire, et de ce qui aurait du être fait. Ils critiquent sans vergogne, et quand ils complimentent, ils le font maladroitement et la plupart du temps, avec un mépris de classe marqué.
Le couscous se fait attendre ? Quels incompétents, après tout, voilà ce qui se passe quand ce ne sont pas des professionnels aux cuisines.
En effet, lors de la soirée d'inauguration, la semoule est le seul élément manquant : il a été embarqué inconsciemment par un des fils de Slimane (le même qui trompait sa femme, serait-ce le fils de trop ?). Il faut donc faire sans semoule, ou occuper suffisamment les clients déjà impatients et ivres. La jeune Rym n'hésite pas : pour laisser le temps à son beau père de retrouver la semoule, elle exécute devant les clients une danse du ventre, élément traditionnel qui réjouit la salle. Cette longue scène de danse en gros plans successifs sur le corps de Rym et les regards avides des blancs de la salle, allégorie ultime de l'immigration ? Des gens plein de bonne volonté, de détermination, prêts à tout pour le bonheur de leurs proches. Les bouc-émissaires parfaits.
Et pendant ce temps, Slimane, parti à la recherche du couscous, s'est fait voler sa mobylette par des enfants qui profitent de sa vieillesse pour se moquer de lui. Déchirant. Toute la bonne volonté du monde n'est plus suffisante dans une terre ennemie comme celle-ci. En France, on reste à sa place, tel est le précepte que combat le film. On travaille toute sa vie, on prend cher, mais on doit encaisser, parce qu'on ne mérite pas sa place, parce qu'on est pas chez soi. Après tout, c'est ce qu'on mérite, "c'est, si vous voulez, la société...". Cette humiliation si violente, si terrible, que ces personnages encaissent si docilement, si facilement. Quelle horreur...
Et en même temps, quelle grâce, quelle beauté dans cette fatalité, dans cette brutalité qu'ils prennent avec tant de sagesse, de grandeur d'esprit.
Il y a dans ce film une profondeur symbolique et politique qui nous fait repenser toutes ces histoires de multiculturalisme, de racisme, qui nous fait reconsidérer nos comportements, nos pensées. C'est un film qui fait changer.
Il y a dans ce film une subtilité et une précision qui, alliées, permettent au spectateur de ressentir le film plutôt que de le penser. Kechiche filme de près comme de loin, avec une chaleur qui lui est propre, qui nous insère dans l'image, nous fait devenir personnage aux côtés des personnages.
Il y a dans ce film Habib Boufares (Slimane), en homme taiseux mais juste et aimant, aux airs omniscients et sages.
Mais il y a aussi et surtout la jeune Hafsia Herzi (Rym) pour un premier rôle qui est peut être son meilleur, dans lequel elle dégage à la fois cette force de la danseuse, de la fille à la langue bien pendue qui n'hésite pas à dire ce qu'elle pense, et cet amour pour son beau père et sa mère, amour qui crée sa force.
Et cette scène sublime dans la chambre de Slimane où Rym (Hafsia Herzi) et Slimane discutent. Enfin, Rym parle, parle, critique le fils de Slimane. Slimane la laisse parler, et quand il l'interroge sur le jeune Riadh, elle lui répond juste : "ça va" un ça va qui en dit plus que tous les autres mots qu'elle aurait pu prononcer.
Un grand film sur un thème qu'on n'aborde pas assez au cinéma (le multiculturalisme), avec des acteurs qu'on ne voit pas assez au cinéma, réalisé par un homme dont on doit voir tous les films.
Bravo !
Créée
le 8 mai 2025
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