Aller voir La Grazia, c’était accepter une part d’incertitude : Paolo Sorrentino est de ces cinéastes capables du sublime comme du naufrage, alternant éclats de génie (La Grande Bellezza) et œuvres plus discutables (Parthénope). De quel côté de la balance allait pencher La Grazia ?
La réponse arrive très vite. Dès les premières minutes, Sorrentino impose une ouverture d’une puissance presque insolente : extrait de la Constitution, vol d’avions de chasse fendant le ciel au rythme hypnotique de "5 Minutes of Acid." Tout est parfait. Ce langage cinématographique si reconnaissable annonce clairement que l’on se situe du côté de La Grande Bellezza, dans ce cinéma propre à Sorrentino, où la forme a une importance capitale. La présence de Toni Servillo achève de dissiper les doutes. Acteur-fétiche, alter ego de Sorrentino, il incarne ici Mariano De Santis, président en fin de mandat, au seuil d’une décision politique et existentielle majeure : la signature d’une loi sur l’euthanasie. Mais La Grazia n’est pas un film à thèse. C’est avant tout une plongée dans l’intime.
Derrière la figure publique, il y a l’homme, brisé par la perte de sa femme Aurora, celle qui était son avenir. De Santis fait le bilan de ses jours, hanté par les souvenirs, écrasé par l’absence. La vieillesse n’est plus ici un simple état biologique, mais un territoire mental où le passé refuse obstinément de mourir. La mélancolie imprègne chaque plan. Le film pose ici une question bouleversante : comment continuer à avancer quand l’être aimé est devenu omniprésent précisément parce qu’il n’est plus là ? Comment redevenir « léger » quand le poids du souvenir rend l'avenir inutile ? C’est ici que surgit la Mort, véritable protagoniste du film. Parce qu’il n’arrive pas à laisser partir Aurora, ni à dissiper ses doutes sur sa liaison, De Santis est incapable de signer cette loi qui offrirait à d’autres la possibilité de laisser partir ceux qu’ils aiment, en paix avec eux-mêmes. Car il n'est pas en paix. Ni avec la mort de sa compagne, ni avec ce doute persistant de sa tromperie.
Autour du dossier principal de l’euthanasie gravitent deux autres affaires, finement mises en miroir. Celle d’une femme torturée ayant tué son mari : ici, la mort est donnée sans choix. Et celle d’un homme ayant tué sa compagne atteinte d’Alzheimer pour des raisons troubles, décorrélées de la maladie : ici, la mort est choisie, mais pour de mauvaises raisons. Ces récits secondaires enrichissent le film d’une profondeur morale remarquable : qu’est-ce qu’un choix juste ? Qui décide de la mort, et au nom de quoi ?
Il faut également saluer la prestation d’Anna Ferzetti, bouleversante en fille du président. Personnage tout aussi mélancolique que son père, elle incarne cette génération sacrifiée, détournée de sa propre vie pour prendre soin de ses anciens. Ici nous ne sommes plus très sûrs : qui retient qui ? Le père qui ne peut pas laissé partir sa fille, ou la fille incapable de laisser partir son père ? Encore une variation, poignante, sur le thème central du film : l’impossibilité de laisser partir les êtres aimés.
Ces interrogations d’une dureté extrême sont pourtant mises en scène avec une élégance souveraine. Sorrentino sublime la mélancolie. Chaque scène est millimétrée, d’une précision formelle impressionnante ( je pense notamment l’arrivée du président portugais, merveilleux moment de cinéma où la solennité politique plie sous le poids de l’intime).
Avec La Grazia, je retrouve tout le génie de Sorrentino. Un cinéma qui ose regarder la mort en face et transforme la douleur en beauté. Sorrentino trace un trait sur ses dérives passées et signe ici un film profondément humain et d'une grande beauté. Je mentionnerais toutefois le décalage entre cet aspect et la réalité de la vie politique : la Grazia dresse le portrait d'une politique certainement plus "rêvée" qu'actuelle.