Star Wars, l’une des sagas les plus célèbres de toute l’histoire du cinéma, véritable icône du space opera à l’origine d’un phénomène de société sans précédent, dont le premier film, sorti en 1977, fut un succès inattendu qui donna à la science-fiction un second souffle. Si la trilogie originale eut un tel impact sur l’inconscient collectif et sut marquer les esprits à travers plusieurs générations, c’est grâce à l’alchimie de chacun des éléments qui composent les films : les effets spéciaux révolutionnaires, les thématiques abordées, la dimension universelle de sa mythologie et le grandiose lyrique des musiques orchestrées par John Williams. Avant de revenir sur les qualités, les défauts et les polémiques suscitées par cette saga autant appréciée que son auteur est décrié, abordons la genèse des films, car il est important de souligner que Star Wars n’est pas seulement l’œuvre d’une seule personne, mais bien celle d’une équipe.
En effet, si l’univers de Star Wars est dû en grande partie à l’imaginaire de George Lucas, sa réussite tient aussi au fait que Lucas savait très bien s’entourer.
- Gary Kurtz, alors producteur, suggéra à Lucas, faute d’un budget assez conséquent mais aussi afin d’y définir un univers aux enjeux mieux définis, de resserrer son récit et de se concentrer sur ses personnages. En parallèle, George Lucas s’inspira de la théorie du monomythe du mythologue Joseph Campbell. Cette théorie représente l’idée selon laquelle tous les mythes du monde, à travers les différentes époques, racontent la même histoire, à quelques variations près, avec la même structure narrative et les mêmes archétypes. Cette structure et ces archétypes se retrouvent dans d’autres films comme Retour vers le futur, Matrix, Le Seigneur des anneaux ou Harry Potter.
- John Dykstra, responsable des effets spéciaux, notamment chez ILM (société d’effets spéciaux créée par George Lucas pour les besoins de Star Wars), mit au point un système appelé Dykstraflex : une caméra montée sur un dispositif semblable à une grue et pilotée par ordinateur, permettant des mouvements de caméra d’une complexité inédite autour des objets fixes, donnant l’illusion de vaisseaux en mouvement à l’écran.
- Ben Burtt adopta une approche novatrice du design sonore dans le genre, en cherchant des sons plus naturels, à l’opposé des films de science-fiction antérieurs qui utilisaient des sonorités électroniques. En effet, c’est lui qui fut, par exemple, à l’origine du son émis par les sabres laser, qu’il créa en combinant le bourdonnement des moteurs du projecteur de la salle de visionnage du film et le son produit accidentellement par l’interférence de son enregistreur avec une télévision.
- Ralph McQuarrie, illustrateur et ancien ingénieur de Boeing, à l’origine de l’univers visuel de Star Wars, apporta une authenticité inédite en dessinant des lieux et des vaisseaux usés, qui donnaient la sensation d’avoir vécu une vie bien avant le début des films.
Le succès cosmique de Star Wars (775,4 millions de dollars pour un budget de seulement 11 millions) permit de réaliser une trilogie. Le film fut rebaptisé Star Wars, épisode IV : Un nouvel espoir. Avant la sortie du premier Star Wars, George Lucas avait élaboré l’histoire et l’univers dans les grandes lignes, envisageant trois trilogies et commençant par le milieu, qu’il considérait comme plus intéressant pour le public, jusqu’à ce qu’il remanie la fin de la trilogie pour en faire la fin de la saga et décide par la suite, avec la prélogie, d’en faire l’histoire d’Anakin et la tragédie de Darth Vader. Ceci dit, on peut constater que l’épisode IV a été écrit de telle façon qu’il puisse se suffire à lui-même en cas d’échec commercial. Pour le second opus, George Lucas confia la réalisation à Irvin Kershner, l’écriture du scénario à Leigh Brackett, puis à Lawrence Kasdan. Il se déchargea du poste de réalisateur tout en officiant en tant que producteur, à cause de la réalisation éprouvante du précédent film. Gary Kurtz et Irvin Kershner s’entendirent tout de suite sur l’approche que devait avoir L’Empire contre-attaque : plus sombre, plus adulte, empreinte de spiritualité, avec un récit plus proche des personnages. De son côté, George Lucas consolida son empire en montant ses films indépendamment des grands studios et en récupérant les droits sur le merchandising Star Wars, qui s’avéra très lucratif.
La sortie de L’Empire contre-attaque confirma l’impact de Star Wars dans l’imaginaire populaire et fut un nouveau succès. La production du film fut marquée par une rupture entre George Lucas et ses collaborateurs, Gary Kurtz et Irvin Kershner. Lucas décida de confier le tournage du Retour du Jedi à Richard Marquand et le scénario à Lawrence Kasdan. Après avoir conclu la première trilogie avec Le Retour du Jedi, George Lucas laissa la saga en suspens le temps de se consacrer à sa vie de famille et de bénéficier d’une évolution technologique dans le domaine des effets spéciaux, lui permettant de concrétiser sa vision de la prélogie.
En voyant les progrès effectués par les équipes d’ILM sur les dinosaures en images de synthèse de Jurassic Park, George Lucas décida d’apporter des modifications d’ordre visuel et narratif à la trilogie originale, afin de la faire mieux correspondre à l’idée qu’il en avait, les films étant, d’un point de vue technique – en particulier l’épisode IV –, décevants à ses yeux. Outre une restauration de l’image et du son, certains effets spéciaux furent retravaillés en images de synthèse, des dialogues ou bruitages modifiés, des faux raccords corrigés et des scènes supplémentaires ajoutées, qui n’avaient pu être incluses dans les films pour des raisons financières ou techniques. Les épisodes IV, V et VI ressortirent au cinéma en 1997, ce qui permit non seulement de faire découvrir la saga à une nouvelle génération, mais aussi de mesurer le soutien des fans avant le lancement de la prélogie. Par ailleurs, au gré des sorties des épisodes I, II et III, d’autres modifications furent apportées afin d’améliorer la cohérence entre les deux trilogies. George Lucas, de retour à la réalisation sur la prélogie – poste qu’il n’avait plus occupé depuis 1977 –, s’assura ainsi d’un contrôle absolu de son œuvre.
L’Édition Spéciale
C’est ici que les premières polémiques commencent. En effet, beaucoup de fans de la première heure furent mécontents des modifications apportées à l’Édition Spéciale. Parmi une liste non exhaustive des éléments les plus contestés figure la scène de la cantina dans Un nouvel espoir. À l’origine, Han Solo dégainait le premier et tuait de sang-froid le chasseur de prime Greedo. Dans l’Édition Spéciale, un plan large fut ajouté à la scène, montrant Han Solo esquiver le tir de Greedo tout en ripostant. George Lucas modifia cette scène en prétextant un problème de montage et en voulant la rendre plus claire. Le problème, selon les fans, est que cette scène, aussi courte soit-elle, change le caractère ambigu du personnage de Solo et amoindrit sa transition d’anti-héros à héros. Suite au mécontentement général, George Lucas apporta une légère modification sans toutefois revenir sur son choix. Résultat : en Blu-ray, les tirs sont simultanés ; de ce fait, Han Solo n’est plus en position d’autodéfense, qui plus est, on peut le voir sortir son arme discrètement, ce qui sous-entend que son geste était prémédité.
Autre changement hautement contesté : la fin de l’épisode VI. On peut voir l’esprit d’Anakin aux côtés de Yoda et Obi-Wan, sous les traits de Sebastian Shaw, remplacé à partir de l’édition DVD de 2004 par Hayden Christensen, l’interprète d’Anakin dans les épisodes II et III. George Lucas déclara à ce propos : « Lorsqu’il se joint à la Force, Vader peut garder son identité originelle. C’est grâce à Obi-Wan et Yoda, qui ont appris comment se joindre à la Force par le pouvoir de la pensée et ont pu ainsi conserver leurs identités. Mais en ce qui concerne la sienne, il s’agit de celle qu’il avait quand il est mort en tant qu’Anakin Skywalker. » Ce qui semble cohérent : Anakin retrouve ainsi l’apparence de Jedi qu’il avait avant de basculer du côté obscur. Parce que, quitte à faire revenir le vieil Anakin, autant le faire revenir tel qu’il était sous le masque de Darth Vader : cela aurait eu plus de sens. Et comment Luke reconnaît-il son père sous cette apparence ? De la même façon qu’il a reconnu Darth Vader comme étant son père dans L’Empire contre-attaque. Darth Vader aurait pu lui mentir ; Luke n’a pas de preuve tangible de cette paternité, il l’a ressenti, s’est fié à son cœur ; les Jedi sont capables, grâce à la Force, de ressentir l’âme d’une personne.
Parmi les controverses dues à des modifications plus récentes, issues des Blu-ray sortis en 2011, figure l’ajout, dans Le Retour du Jedi, d’un « Noooo » crié par Darth Vader avant de jeter l’Empereur dans le vide alors qu’il électrocutait Luke jusqu’à ce que mort s’ensuive. Le cri de Vader vient faire écho à celui poussé à la fin de La Revanche des Sith et s’inscrit dans une lignée de « Noooo » entendus dans chacun des films.
Et, dans une moindre mesure, dans l’épisode IV, un rocher a été ajouté afin de mieux cacher R2-D2. Non seulement l’effet est raté, mais, sur le plan qui suit, le rocher a oublié d’être ajouté, ce qui crée un faux raccord. Dans l’ensemble, les modifications permettent d’apporter plus de vie à certaines séquences, notamment à Mos Eisley où tout un bestiaire a été rajouté. D’autres séquences spatiales ont été étoffées pour les rendre plus spectaculaires ou pour rendre hommage aux illustrations de Bespin, en ajoutant des fenêtres dans les couloirs, qui donnent vue sur les décors de la Cité des Nuages comme illustré par McQuarrie. Certains caches et incrustations ont été corrigés, des matte paintings retravaillés en numérique, des lignes de dialogues modifiées et un zoom numérique utilisé sur certains plans afin de dynamiser la mise en scène de George Lucas dans l’épisode IV. Le tout, au fil des éditions, a permis d’harmoniser les six films et d’obtenir un ensemble cohérent.
La question qui s’est longtemps posée est la suivante : l’œuvre appartient-elle à son créateur ou au public une fois sortie ? George Lucas a tout à fait le droit de retoucher à sa convenance la saga qu’il a imaginée ; d’autres réalisateurs sortent régulièrement des versions longues, comme James Cameron ou Ridley Scott. Mais, dans ces cas-là, ils permettent toujours de sélectionner la version du film, là où Lucas a fait en sorte de retirer du marché les versions originales. Il déclara d’ailleurs : « Pour moi, l’Édition Spéciale est la version définitive. Je ne m’inquiète même plus des autres, car il a fallu passer par de nombreuses étapes avant d’arriver au résultat final. » Malgré tout, après l’acharnement des fans pour avoir à disposition les versions originales, celles-ci sortirent en DVD en 2006, de façon confidentielle et sans avoir bénéficié d’aucun effort de remasterisation du son et de l’image, preuve d’une certaine mauvaise foi.
Prélogie & trilogie
Le succès commercial de la prélogie fut au rendez-vous, mais on ne peut pas en dire autant du succès critique. De moins en moins appréciée – à l’exception de l’épisode III dont les avis sont un tantinet plus élogieux –, beaucoup dénoncent une infantilisation de la saga, déjà amorcée avec Le Retour du Jedi et les Ewoks ; une accumulation incompréhensible de lieux et de personnages au sein d’un scénario bordélique, aux enjeux absurdes ; une direction artistique et des scènes d’action réalisées dans un but purement mercantile afin de vendre des jeux et des jouets ; des arguments technologiques qui passent avant les mythes évoqués dans la première trilogie ; et une cohérence visuelle ratée entre les deux trilogies, dont la technologie numérique les oppose. Une scission de fans se créa : la génération ayant découvert la trilogie originale en salle durant son enfance et une nouvelle génération, celle de la prélogie.
Si, à mon sens, la trilogie originale peut prétendre à être un léger cran au-dessus de la prélogie, c’est surtout parce qu’elle bénéficie de Star Wars, épisode V : L’Empire contre-attaque, réalisé par Irvin Kershner, qui touche à des thèmes universels à travers une fin anthologique à la dimension la plus shakespearienne de toute la saga. Un nouvel espoir était déjà très bien construit et ambitieux technologiquement, et L’Empire contre-attaque réussit l’exploit de le surpasser sur tous les points. L’élaboration de la mise en scène du film souligne un grandiose homérique qui n’était jusque-là qu’effleuré, que ce soit dans le choix des cadres, l’importance des décors, des vaisseaux et de leur multiplicité. La profondeur des personnages : Darth Vader passe d’une simple brute et bras droit de l’Empereur à un être en apparence meurtri et torturé qui révèle une certaine mélancolie ; même son armure gagne en symbole (aidée par la prélogie) et ressemble plus à un tombeau renfermant Anakin dans son échec passé qu’à un simple costume intimidant. Alors que l’épisode précédent se concluait sur une victoire, ici tout s’écroule. La quête de Luke dans son désir de devenir un chevalier Jedi se révèle bien plus fastidieuse que prévue. Et Han Solo est pris au piège par l’Empire et plongé dans la carbonite. Le combat final entre Luke et Darth Vader est un parfait exemple de réalisation mettant en évidence le symbolisme du film par le prisme de sa mise en scène. Les décors et l’éclairage tirent sur des tons froids (bleu, blanc, et le sabre laser bleu de Luke) et chauds (rouge, orange, marron, et le sabre laser rouge de Darth Vader). Le tout se confronte et s’affronte, illustrant le combat du bien contre le mal, de la lumière contre l’obscurité. Et la fumée illustre le voile qui cache la réalité, remettant en cause la vision du héros une fois la vérité révélée à la fin du duel. Tous ces éléments rendent cet épisode puissamment évocateur et ont participé à ancrer la saga dans l’inconscient collectif. Dans un même ordre d’idée, au fil de la trilogie, on peut s’apercevoir que les vêtements de Luke passent du blanc au gris, puis au noir, ce qui illustre son cheminement psychologique et le fait qu’ils deviennent de plus en plus foncés évoque qu’il pourrait basculer du côté obscur comme son père. Anakin, dans la prélogie, est habillé en beige, marron clair, puis marron foncé pour les mêmes raisons.
La prélogie, elle, aborde un récit aux enjeux un peu plus complexes et est loin d’être mauvaise. Elle réussit plus qu’elle n’échoue dans son désir d’approfondir la genèse de l’univers et de la famille Skywalker. Lucas n’oublie pas non plus d’aborder son histoire sous l’impulsion d’une mise en scène inspirée. George Lucas s’autorise l’absence de musique pour appuyer la tension de certaines scènes (la course de podracer, le combat entre Obi-Wan et Darth Maul, le champ d’astéroïdes de l’épisode II, etc.). Lorsque Mace Windu dit à Yoda « Mais lequel des deux est mort, le maître ou l’apprenti ? », la caméra fait discrètement le point sur Palpatine. Ce moment joue sur l’ironie dramatique. Le spectateur attentif, surtout lors d’un revisionnage, sait que Palpatine est le maître Sith, tandis que les Jedi, malgré leur sagesse, sont aveugles à sa véritable nature. Ce contraste renforce la tension et la tragédie de la prélogie : les Jedi discutent de leur ennemi alors qu’il se tient littéralement parmi eux.
Dans L’Attaque des clones, il y a une synecdoque lorsque Anakin annonce à Padmé son désir de retrouver sa mère. Cette synecdoque est un exemple parfait de la manière dont Star Wars utilise le langage cinématographique pour enrichir son récit. L’ombre d’Anakin, transformant sa tresse de Padawan en un écho du casque de Darth Vader, n’est pas seulement un effet visuel : c’est une métaphore de sa chute imminente, un rappel que, même dans ses moments les plus humains, il porte en lui les germes de sa transformation. C’est une manière poétique de condenser son arc narratif en une image unique.
La Revanche des Sith propose la meilleure ouverture de toute la saga. Le film s’ouvre sur un plan-séquence mémorable et lourd de sens : l’apparition d’un croiseur laisse supposer que tout est calme jusqu’à ce que la caméra bascule et montre un conflit dantesque, ce qui reflète l’idée des faux-semblants conflictuels perpétrés par Palpatine, au cœur de la prélogie. Toujours dans La Revanche des Sith, la chute de la République est symbolisée lors du combat entre Darth Sidious et Yoda : toute la démocratie vole littéralement en éclats. Un certain nombre de symétries se font écho et se retrouvent entre les deux trilogies : la scène du départ du croiseur quittant Coruscant pour Utapau est l’exacte opposée de la scène d’ouverture de l’épisode IV ; le champ d’astéroïdes des épisodes II et V ; la confrontation Anakin/Dooku et Luke/Darth Vader devant Palpatine dans les épisodes III et VI ; ou la destruction du vaisseau de la Fédération du commerce et de l’Étoile de la Mort dans les épisodes I et IV. La mise en scène de George Lucas se veut, entre autres, héritière du style d’Akira Kurosawa. La différence la plus notable entre les deux trilogies tient au fait que les rebelles de la trilogie originale sont confrontés à un ennemi clairement défini qu’ils attaquent frontalement, alors que les Jedi de la prélogie essayent de défendre un pouvoir en place attaqué de l’intérieur par un ennemi dont l’identité reste diffuse.
Abordons quelques polémiques en commençant par les midi-chloriens. Considérés par beaucoup comme une hérésie, tenter d’expliquer le phénomène de la Force par une rationalisation scientifique briserait la magie en dévoilant les ficelles du tour. Or, les midi-chloriens ne rationalisent en aucun cas le concept de la Force. Cela reste quelque chose de spirituel : la Force et les midi-chloriens sont deux choses différentes. Il s’agit d’une forme de vie microscopique présente dans les cellules de tout individu, permettant aux Jedi de créer un lien avec la Force et ainsi de communiquer avec elle. Vérifier le taux de midi-chloriens chez un individu consiste à vérifier à quel point une personne est réceptive à la Force. Tout cela paraît logique dans un univers où les croyances d’un ordre Jedi vont bien au-delà de simples croyances, mais constituent clairement un savoir aux effets visibles.
Les interprètes d’Anakin Skywalker ont été vivement critiqués, la faute revenant a priori à la direction d’acteur. Jake Lloyd se retrouve à jouer un petit garçon au caractère un peu trop unidimensionnel et Hayden Christensen joue un Anakin tête à claques dans l’épisode II, mais c’est l’effet recherché. On nous montre un jeune homme fougueux, sûr de lui – car promis à un grand avenir –, mais aussi à la sensibilité à fleur de peau, ayant du mal à gérer son trop-plein d’émotions et surtout frustré car freiné par son mentor et le Conseil. À partir de La Revanche des Sith, Hayden Christensen arrive à développer une certaine présence et à avoir l’air plus intimidant. Parmi les scènes les plus significatives figurent la scène où Anakin et Padmé sont séparés – Anakin attend au Conseil des Jedi : la puissance émotionnelle est palpable et parfaitement retranscrite sans aucun dialogue – et celle où Anakin assassine les leaders séparatistes restants sur Mustafar.
En ce qui concerne le développement du personnage, il est tout à fait logique. Nous apprenons que Darth Vader fut autrefois Anakin Skywalker, qu’il a eu deux enfants, que sa femme est morte et que c’était un Jedi. Si c’était un Jedi passé du côté obscur, c’est qu’il était fragile, que ses sentiments pouvaient facilement s’emballer – et pas uniquement la colère ou la violence, mais aussi l’amour et l’attachement portés envers sa mère et sa femme Padmé. Un Jedi est censé contrôler ses émotions ; pour qu’il bascule du côté obscur, il fallait que ses émotions soient intenses. La perte de sa mère explique sa fragilité ; qu’il ait connu sa mère longtemps était nécessaire pour qu’il y soit attaché et abattu par sa mort.
La Revanche des Sith révèle la nature faustienne d’Anakin Skywalker. Faust, déçu par la science, n’arrive pas à résoudre les problèmes auxquels il est confronté et passe un pacte avec le diable, lui apportant une source de savoir pour trouver des réponses grâce à la magie noire. En échange, il vend son âme. Tout comme Anakin passe un pacte avec Palpatine afin d’acquérir des pouvoirs du côté obscur lui permettant de sauver sa femme d’une mort certaine, dont il a eu une vision comme pour sa mère avant qu’elle ne meure. Ces deux personnages sont dépassés par leur propre désir. Ce désir de se surpasser se montre très tôt chez Anakin, qui refuse la mort de sa mère, puis de sa femme. Depuis sa plus tendre enfance, Anakin, amoureux des machines, a la capacité d’en construire (notamment C-3PO et un podracer). Les épisodes I et II mettent en exergue ce rapport fusionnel entre Anakin et la mécanique, ce désir de créer, de donner la vie à des machines, voire de préserver les gens qu’il aime de la mort. Par ironie du sort, lui qui occupait la place du docteur Frankenstein finira par devenir la créature de Frankenstein : une machine.
Anakin est aussi l’élu de la prophétie censé amener l’équilibre dans la Force. La Force, c’est la nature, et la nature est impartiale : il n’y a pas de mal ou de bien, ce sont des notions humaines. C’est donc de ce besoin d’équilibre que la Force crée Anakin, d’où le fait qu’il soit tiraillé des deux côtés ; l’existence des midi-chloriens justifie le caractère exceptionnel du personnage. En éliminant tous les Jedi, les Sith et en se sacrifiant, Anakin rétablit ainsi l’équilibre et boucle la boucle d’un opéra en six actes ne souffrant d’aucune carence. La prélogie améliore donc considérablement la vision que l’on a de Darth Vader. Elle permet enfin de mesurer tout le poids dramatique, toute la tragédie qui entoure le personnage d’Anakin et de se rendre compte qu’il n’est pas seulement l’incarnation déshumanisée du mal.
En ce qui concerne la transition visuelle entre les deux trilogies, beaucoup estiment que le sentiment de progression est raté, que le tout numérique de la prélogie s’oppose aux décors et autres maquettes de la trilogie originale. Ce qui est faux, puisque la prélogie regorge d’innombrables décors naturels ou en studio, de maquettes et d’animatroniques, comme le prouve cette vidéo : www.youtube.com/watch?v=p0cpRamEur4
En ce qui concerne le sentiment de progression, il est tout à fait cohérent : la plupart des vaisseaux qui nous sont présentés sont issus de diverses ethnies, ce qui reflète une culture différente, là où la trilogie originale ne nous a montré que des vaisseaux de guerre de l’Empire et des rebelles. La main robotique d’Anakin n’est constituée que d’une armature, alors que celle de Luke est recouverte d’une peau synthétique. Les Jedi Starfighters ont besoin d’un réacteur additionnel pour utiliser l’hyperespace, alors que les X-Wing en sont déjà équipés ; de même pour les croiseurs ou autres quadripodes des épisodes II et III, qui ressemblent à des ébauches de ceux utilisés dans la trilogie originale.
Parmi les points forts de la prélogie figure l’interprétation d’Ewan McGregor dans le rôle d’Obi-Wan Kenobi. Il a su transiter d’un jeune homme fougueux, en train d’apprendre, à un maître Jedi plus sage, en reprenant les mimiques d’Alec Guinness. Il ressemble vraiment à l’idée que l’on se fait d’Obi-Wan jeune après avoir vu Alec Guinness.
Ian McDiarmid, dans le rôle de Palpatine, est lui aussi excellent. Palpatine est un grand diplomate, charmeur et manipulateur. Il est le personnage à l’origine de la confusion générale et du conflit qui entraînera la République dans une guerre, ce qui causera son ascension et sa chute. Sous le nom de Darth Sidious, Palpatine fomente l’invasion de Naboo (sa planète d’origine, dont il est le sénateur) par la Fédération du commerce en promettant des récompenses substantielles à Nute Gunray (vice-roi de la Fédération du commerce). L’intention est de susciter un mouvement de sympathie envers Palpatine, tout en discréditant le Chancelier Valorum, incapable d’agir, afin d’accéder au poste de Chancelier. Palpatine délègue au Comte Dooku, Jedi déchu qui devient son apprenti, le soin de procéder à la création d’une armée de clones pour défendre la République, tout en entretenant les rivalités contre les séparatistes qu’il dirige aussi. Cela lui permet de fragiliser la République dans la guerre des clones et de profiter du chaos et des esprits échauffés pour accuser les Jedi d’un coup d’État, afin de s’en débarrasser. Il règle ensuite la guerre fictive dont il gérait les deux camps, en ordonnant à Anakin/Darth Vader, récemment devenu son apprenti, de tuer les leaders séparatistes ; il acquiert ainsi un contrôle absolu de la Galaxie grâce à son Empire. Toutes ces machinations lui feront donc croiser le chemin de l’élu, Anakin Skywalker, qu’il intègre à son plan et qui sera la cause de son échec, qu’il a finalement lui-même provoqué.
Et pour finir, dans quel ordre regarder la saga ? George Lucas a pris un malin plaisir à renverser l’ordre chronologique des films avec l’ordre de parution. Si la saga est vue dans l’ordre de parution, la prélogie fonctionne comme une ironie dramatique. Le spectateur ayant vu la trilogie originale avant la prélogie sait pertinemment qu’Anakin Skywalker deviendra Darth Vader ; l’idée est de savoir comment et pourquoi. Et, dans cet ordre, certains effets de surprise restent intacts, comme la découverte de Yoda ou le lien familial entre Darth Vader, Luke et Leia. Dans l’ordre chronologique, d’autres retournements de situation apparaissent, comme Palpatine qui s’avère être Darth Sidious, celui qui tire les ficelles des deux camps depuis le début. Anakin, alors prédestiné au rôle d’élu censé amener l’équilibre dans la Force, bascule du côté obscur ; le voir devenir la représentation du mal absolu à la tête d’un empire tyrannique rend l’histoire du personnage à travers les six films encore plus complexe et tragique. L’Édition Spéciale de la trilogie originale va aussi dans ce sens de lecture en incluant des éléments qui évoquent la prélogie.
En conclusion, la saga en six films se tient très bien : les films répondent à une logique de mise en scène et l’histoire est pensée de façon symbolique et mythologique. George Lucas a puisé dans de nombreux mythes et faits historiques pour écrire son histoire. On peut voir dans la montée au pouvoir du Chancelier Palpatine une analogie avec celle d’Adolf Hitler. La chute de la République évoque l’Empire romain et son gouvernement qui s’enfonce peu à peu dans la confusion et la corruption totale. La course de podracer fait écho aux courses de chars de l’Antiquité. La mythologie grecque, la légende arthurienne, et bien d’autres encore. Il faut considérer Star Wars non pas comme deux trilogies, mais comme un tout uni et fédérateur, à l’image de la Force.