S’il est un mot qui définit parfaitement cette œuvre majeure de la cinématographie japonaise et au-delà de cette frontière poreuse, tant le thème est surtout universel, c’est de lyrisme qu’il s’agit.
Il y a quelque chose de Fordien dans ce film d’une puissance évocatrice grandiose touchant au suprême.
Ça découle souvent de ce réalisme crû qui élève parfois le cinéma et par définition son imagerie, au-delà du simple constat. Souvent observateur, jamais voyeur, scrutateur et jamais démonstratif, même dans ses visions les plus crues, je pense notamment à ces découvertes de charniers humains jonchant la route du héros, le cinéma sert de véhicule à une prise de conscience d’un homme en quête de rédemption après avoir manqué une mission de sauvetage de frères d'arme encore trop ancrés dans leur croyance lapidaire guerrière et qui le paieront de leur vie. Le personnage de Mizushima, le joueur de harpe, celui qui répond aux cris et au feu des canons par une simple mélodie, vit son périple douloureux comme une quête de révélation spirituelle. C’est en ça qu’Ichikawa rejoint John Ford dans sa réflexion sur le héros dans toute sa singularité. Il part répandre la bonne parole, celle de l’esprit bouddhiste dans ce cas, à l’image du Tom Joad des Raisins de la Colère.
Au-delà du ressenti premier qui consiste à se laisser happer par cette vision empathique et sans doute idéalisée, de la possible bonté de l’âme humaine, c’est dans un traitement n’obnubilant jamais les autres, qu’il soit de son camps, les camarades de combat, la fraternité par le sang ou les habitants d’une Birmanie aux paysages grandioses, terre de feu, terre de sang, nous dit la chanson… le petit peuple qui assiste aux désastres, mais aussi l’opposant direct, l’armée du royaume britannique, où sont montrés les hommes dans cette fatalité laconique subissant ses effets ravageurs. Rarement un film n’aura touché d’aussi prêt la notion même de catastrophisme de cette notion sans autre issu que le sang des hommes qu’est la guerre.
Magnifiquement mis en image, certains plans sont de véritables miracles visuels qui ne dépareilleraient pas dans le registre de ces toiles de maîtres décrivant les horreurs et les conséquences des combats, ce très grand film rejoint immédiatement le panthéon des plus grands films sur la guerre.
Profondément humaniste et en permanence guidé par une sorte de miracle s’élevant au-delà des aspects narratifs et visuels, cette marche d’un homme qui transforme ce qu’il ressent comme en échec en quête profondément spirituelle s’inscrit immédiatement dans le panthéon des œuvres majeures du cinéma mondial. Certains passages, je pense notamment à ces quelques notes de musique qui unissent deux camps opposés l’espace d’un instant quasi miraculeux, la vieille dame appelait « petite mère » qui conclut son troque par des offrandes, Mizushima qui marche dans un paysage boueux, j’en passe et des plus naturellement beaux, inscrivent ce film dans ce qu’il est, un miracle cinématographique permanent, un chef d’œuvre…