La Ligne rouge par Nonore
On dit de nombreuses choses sur La Ligne Rouge, que c'est un merveilleux film de guerre, qu'il démontre la force de la nature face à l'impuissance de l'Homme. Aussi, plusieurs termes me dérangent l'esprit. Premièrement parce que La Ligne Rouge n'est pas un film de guerre. Ce n'est même pas un film sur la guerre. Et puis deuxièmement parce que Malick réalise un des films les plus humains qui soit. L'idée même d'employer le mot « film » m'ennuie. La Ligne Rouge n'est pas un film, c'est une expérience, c'est vous et moi dans cette nature, que nous contemplons ou détruisons, et qui nous tue.
Il y a bien eu des tentatives pour représenter l'Homme au cinéma. Les gens pensent souvent que l'on se découvre face à la mort, alors les réalisateurs ont fait des films de guerre, parce que ça pue et c'est moche la guerre. Il y a des morts partout, qui se décomposent dans le sol, la nature libérant leur âme. La guerre, c'est pour ainsi dire la mort. Sauf que La Ligne Rouge est tout sauf la mort, du moins, ce n'est pas une boucle fermée, terminée, c'est quelque chose qui tend vers l'infini, le sublime. Je tiens mon mot !
Le film débute tel un rêve, tout est beau et pur dans cette nature filmée avec contemplation, grandeur et majesté. Il ne faut pourtant pas s'y tromper, Malick ne cache pas le potentiel destructeur de celle-ci, ni même celui des Hommes. Il détache l’œil du spectateur de la guerre, pour l'emmener ailleurs, dans une vérité toute autre car bien que ce début de film s'apparente à une illusion, il s'agit bien là d'une réalité. Au milieu de ce paradis terrestre, s'élèvent des voix, qui pourraient venir de n'importe où et de n'importe qui, ce pourrait être celui-ci ou celui-là, vous ou moi, peu importe. Mais surtout, ces paroles pourraient être prononcées n'importe quand. Les mots n'ont pas forcément de lien direct avec les images, ils sous-entendent des choses qui ne sont pas montrées. On sait tous que les réflexions métaphysiques ont grande importance dans la filmographie du réalisateur, mais elles permettent de développer le texte sensoriel du long-métrage. On goûte tout, on voit tout, on sent tout, on touche tout, on entend tout. Il y a comme une fusion entre le film et le spectateur, comme si vous pénétriez à l'intérieur. Le début est un sentiment d'harmonie complet, la musique de Zimmer complétée par des chants mélanésiens et exotiques, participe au développement des sensations pures , propres et saines. Cela peut sembler naïf, hors de portée, insensé, or tout ceci est bel et bien vrai, réel.
Et puis tout est coupé, comme un dur réveil, un choc, une rupture de la conscience. Le bateau arrive dans ce paysage lumineux avec ces arbres laissant passer la lumière entre leur feuillage et ce village paisible, et il crache de la fumée noire, il nous emmène avec lui de la même manière qu'il prive le personnage de Witt de rester sur cette plage. A partir de ce moment-là, on entre dans un nouvel univers. Certes la nature reste présente, mais tout autant que les soldats. L'oisillon, comme la feuille transpercée de multiples trous sont pareils au soldat mort, tout le monde est égal face à elle. Alors que Malick prenait l'habitude de magnifier la Nature, il la met ici sous un nouveau jour. Elle emporte tout, la vie comme la mort, la nuit comme le jour, la lumière autant que les ténèbres. Elle emprisonne ces hommes, cachés dans les hautes herbes, dans les forêts, près des sources et des rivières, elle les bloque dans leur solitude. Une fois morts, leur corps ensevelis sous la terre, il demeure toujours quelque chose d'eux :la voix. Leurs pensées résonnent toujours par l'intermédiaire de la voix off, si bien que très peu de dialogues sont identifiables, les échanges se faisant par la pensée. C'est aussi l'occasion pour eux de se détacher de l'action, et de porter un regard sur ce qui les entoure pour sombrer dans leurs réflexions. On a souvent une impression de décalage entre ce qui est décrit dans la narration et ce que représente le narrateur dans l'action. Alors il y a bien des moments où vous vous sentez à côté de ces pauvres gars, rien d'exceptionnel pour l'instant cependant. Arrive enfin cette scène, celle de l'attaque du village dans la brume après la conquête de la colline, et la musique de Zimmer vous y emmène de votre plein gré. Votre cœur bat au rythme de Journey To The Line avant de vous plonger dans une horrible mélodie, mélancolique, déchirante, éprouvante comme la scène qui l’accompagne. Vous n'êtes plus spectateur maintenant, vous êtes soldat, et vous avez peur dans cette brume, vous êtes paranoïaques. C'est ça la chose la plus terrible du film, la voilà l'expérience dont je vous parle. Il n'est plus question d'être témoin, de vivre autour de l'action, ça non, il s'agit ici de vivre ces moments, de tirer, et de tuer comme ces soldats, parce qu'on est nous-même un pauvre type, un gamin plongé dans cet enfer. Malick nous ramène à une dure réalité, il nous fait sentir humain plus que jamais, animal peut être aussi, et puis on est comme la Nature, on fait partie d'elle, on agit comme elle, ça nous répugne, et on se répugne de nous-même.
Il y a peu de films qui pourront dire de telles choses, les supposer à vrai dire. Malick n'impose rien, il s'interroge comme nous, c'est autant sa voix que la nôtre qui s'exprime dans ce film. Ce n'est pas un film beau, dans le sens même où on l'entend, parce que la ligne n'est pas une limite, c'est un prolongement de soi qui s'étend infiniment, c'est un éternel recommencement.