--- Bonsoir, voyageur égaré. Te voila arrivé sur une critique un peu particulière: celle-ci s'inscrit dans une étrange série mi-critique, mi-narrative, mi-expérience. Plus précisément, tu es là au sixième épisode de la huitième saison. Si tu veux reprendre la série à sa saison 1, le sommaire est ici :
https://www.senscritique.com/liste/Vampire_s_new_groove/1407163
Et si tu préfères juste le sommaire de la saison en cour, il est là :
https://www.senscritique.com/liste/soul_s/3323463
Et si tu ne veux rien de tout ça, je m'excuse pour les parties narratives de cette critique qui te sembleront bien inutiles...---
Ca. Ne. Descend. Pas. Je le répète à chaque critique pardon mais il faut comprendre à quel point c'est incroyable pour moi d'avoir un niveau aussi élevé et si bien soutenu depuis presque une semaine complète déjà. Pourtant on changeait de cap ce soir, avec le premier film d'horreur du cycle (hormis les deux Fantômes de l'Opéra, mais que je classe quand même malgré tout autant dans la case "romance" que dans la case "épouvante", et pas vraiment dans celle "horreur" et finalement pas trop tout simplement dans la case "fantôme"). Marrant, d'ailleurs, de se dire que celui qui initie ce changement de direction est un réalisateur que je connais surtout pour ses comédies musicales. C'est donc niché dans la filmographie de Robert Wise entre West Side Story et La Mélodie du Bonheur que l'on retrouve cette Maison du Diable. Un art de la mise en scène exceptionnel et le comédien Russ Tamblyn, c'est bien là les seuls points communs entre ces film. Mais quel oeuvre exceptionnelle. Comme dans l'Aventure de Madame Muir on retrouve la dualité de scénario : la maison est-elle réellement hantée ou le personnage s'en convainc-t-il pour parvenir à ses fins ? Mais si madame Muir se servait de son fantôme pour se surpasser est arracher son autonomie à la société patriarcale qui l'oppresse, notre héroïne de ce soir, Nell, se sert plutôt de cette superstition, qui vire à l'obsession, pour combler maladroitement les manques et les frustrations de sa vie rangée et sans vague. Le surgissement de l'évènement de cette invitation dans sa vie morne est déjà pour elle une manifestation du surnaturel, et elle se laisse glisser dans cette obsession qui lui donne l'illusion de résoudre tous ses problèmes. Là où Wise se révèle brillant, c'est qu'il encourage son spectateur à l'accompagner jusqu'à un certain point, et qu'il s'assure de son adhésion à la théorie de la maison hantée avant de faire basculer avec ostentation son personnage dans la folie, incitant l'esprit critique du spectateur à doucement se réveiller. Et si tout cela n'était qu'affabulation ? C'est brillamment mené car trop dans un sens et le personnage passait simplement pour une vieille folle tout du long et n'inspirait ni empathie ni compassion, trop dans l'autre et le film devenait un vulgaire film de fantôme sans double sens ni profondeur. Wise batti à la fois un cheminement pour ses personnage et un cheminemant pour son public, à la fois avec ce qu'il lui montre, et comment il le lui montre. Car encore une fois le fantôme est une créature omniprésente dans l'imaginaire collectif, et ridiculement simple à invoquer. Un simple plan bien contrasté en contre-plongée sur un vieux manoir, et l'esprit s'emballe immédiatement. Le spectateur devient hyper alerte : qui est un fantôme, qui se cache, où son les monstres, où sont les dangers ? Ce personnage se reflète-t-il dans le miroir ? Ce personnage est-il bien réel ? Est-on bien sûr que tous les autres le voit ? Est-ce un spectre ? Wise s'en donne à cœur joie pour nourrir cette paranoïa, des plans décadrés, des faux points de vue subjectifs, des miroirs, des jeux d'ombres, des motifs de barreaux, des bruitages exacerbés : il n'est pas besoin d'être Laurent Jullier pour se rendre compte que le film cherche à nous dire que cette maison cache quelque chose de pas net. Mais le twist, c'est que le film est lui-même l'esprit farceur, qu'il nous a trompé, qu'il nous a encouragé dans une voie, qu'il nous a donné des fausses pistes, et c'est le personnage lui-même qui va révéler le pot-au-rose, en basculant clairement dans la folie, nous faisant prendre un pas de recul et nous dire "mais attend, est-ce qu'on serait pas nous aussi en train de devenir fous ?". Ajoutons à ça un personnage très ouvertement lesbien hautement improbable pour un film de 1963, avec même une romance lesbienne avortée (ce n'est pas simplement la thématique LGBT qui me réjouit, c'est aussi le fait que du coup cette femme arrive dans le film avec tout son package femme indépendante / non-définie par les hommes / test de Bechdel validé / aussi importante que les personnage masculins / moteur de son propre destin), et on obtient le film parfait !