Avec La Marchande d’amour, Mario Soldati adapte La Provinciale de Moravia comme on dissèque un animal vivant : sans sadisme apparent, mais avec une froideur clinique qui confine au nihilisme mondain. L’amour, ici, n’est pas une promesse, encore moins une transcendance : c’est une marchandise, et même une marchandise de second choix, déjà usée avant d’avoir servi.
Le concept central du film pourrait se résumer en une formule chère à Sartre : la mauvaise foi. Gemma (incarnée avec une application presque désolante) n’est pas tant victime que collaboratrice zélée de sa propre aliénation. Elle se raconte l’amour comme on se raconte une carrière : en étapes, en sacrifices nécessaires, en renoncements provisoires qui deviennent définitifs. Sartre dirait qu’elle se fuit elle-même ; Moravia, plus cruel, dirait qu’elle n’a jamais vraiment essayé de se trouver.
Mais Soldati ne filme pas une héroïne existentielle : il filme une fonction sociale. Gemma est un objet circulant entre des hommes qui la désirent moins qu’ils ne la possèdent. Ici surgit Marx, invité discret mais omniprésent : la femme comme marchandise, évaluée, échangée, dépréciée. Le corps n’est plus qu’un capital symbolique mal placé, et l’amour un mauvais investissement. Le mariage, loin d’être une institution rassurante, devient un marché truqué où les perdants sont toujours les mêmes — ceux qui y croient encore.
À ce titre, La Marchande d’amour est un film profondément antiplatonicien. Aucun Idéal ne vient sauver les apparences. Ce que Gemma prend pour l’Amour n’est qu’une série d’ombres projetées sur le mur de sa naïveté. Platon proposait de sortir de la caverne ; Moravia, lui, semble suggérer qu’on y aménage très bien, pourvu qu’on ferme les yeux.
Et pourtant, l’ironie ultime du film est là : Gemma ne cesse de croire qu’elle choisit. Elle passe d’un homme à l’autre comme on passe d’une idée à une autre, persuadée de progresser, alors qu’elle ne fait que tourner en rond. Nietzsche aurait parlé d’un éternel retour du médiocre — sans surhomme à l’horizon, seulement des arrangements temporaires avec le vide.
La Marchande d’amour n’est donc pas un mélodrame, mais une leçon de philosophie involontaire : l’histoire d’un sujet qui se vit comme objet, d’une liberté qui s’exerce uniquement dans le choix de sa propre servitude. Soldati filme Moravia sans chercher à le racheter. Et c’est sans doute là sa plus grande honnêteté : nous rappeler que, dans un monde sans illusions solides, l’amour n’est pas tragique — il est simplement administratif.