Daniel Plainview, le magnat du pétrole dont l'appétit n'a d'égal que sa barbe, est une créature d'une simplicité désarmante : il veut TOUT et ne veut PERSONNE. Il n'est pas simplement avide ; il est la Volonté de Puissance faite homme. Un homme qui, en toute logique, se retrouve seul dans sa propre allée de bowling à la fin. Nietzsche aurait certainement applaudi cette rupture avec les valeurs de la pitié et de l'humilité. Sauf que, si le Surhomme est censé dépasser les vieilles valeurs pour créer de nouvelles significations, Plainview se contente de les atomiser au bulldozer pour y forer du brut. Il ne construit rien d'autre que des oléoducs et une haine viscérale de l'humanité, y compris de son fils adoptif, le pauvre H.W., qu'il rejette d'un "Tu n'es que mon sang" – un comble pour un homme qui ne parle que d'or noir.
Ironie du sort : Plainview, cet apôtre de l'autonomie et de la non-croyance, passe la moitié du film à être manipulé par Eli Sunday, le prédicateur charlatan . Il aura fallu le baptême forcé et humiliant d'un homme qui n'a foi qu'en l’or noir pour réaliser que, même les plus cyniques, doivent parfois simuler un semblant de spiritualité pour obtenir un permis de forage. La seule véritable victoire de Daniel est d'anéantir ce double moralisateur, dans une scène finale digne d'un vaudeville très sanglant. Une mort de l'homme par l'homme qui fait écho à la fameuse « Mort de Dieu » : si Dieu est mort, c'est peut-être qu'il était trop occupé à regarder ce film.
Le véritable concept philosophique qui suinte du film, c'est le Nihilisme. Pas le nihilisme élégant et existentiel de Sartre, qui vous donne envie de fumer une Gauloise en regardant la Seine, mais le nihilisme à la sauce pétrole : un vide abyssal sous le crâne, comblé uniquement par le désir d'acquérir plus de terres jusqu’à l’océan.
Plainview est un homme qui a regardé le gouffre et a décidé que, puisqu'il n'y a pas de sens, il n'y a pas de morale, et donc, autant être odieux et immensément riche. C'est le triomphe de la volonté sans puissance de donner un sens. Sa solitude finale n'est pas le prix du génie, c'est la sanction de sa misanthropie. Quand il hurle "I'm finished!", on comprend que sa quête d'accumulation, son refus total de l'autre, n'a mené à rien d'autre qu'à l'ennui et à la destruction de soi. La philosophie de Plainview pourrait se résumer par cette citation apocryphe de Diogène : "Chercher un homme ? Pourquoi faire ? Il n'y a que de l'huile."
There Will Be Blood est donc un excellent film pour tous ceux qui aiment la philosophie, à condition de pouvoir rire nerveusement devant le spectacle de l'humanité réduite à un puits de pétrole que l'on s'empresse de vider.
Un régal.