On l’aperçoit de dos, silhouette têtue, presque animale, qui avance au pas lent, syncopé, d’un homme en dette. La croix n’est pas une image : elle pèse, elle scie les épaules, elle creuse l'estomac. Zé do Burro n’est pas un prophète, il n’a rien d’un mystique, il est simplement celui qui a dit, et qui fait ce qu’il a dit. Et c’est là que le scandale commence.
Car La Parole donnée n’est pas un film sur la foi, ni même sur la religion, mais sur la radicalité d'un geste : tenir parole. Tenir envers et contre tout, y compris contre ceux qui se réclament de Dieu. Cette parole, Zé ne l’a pas donnée à l’Église, mais à une prêtresse, à un saint du Candomblé, panthéon des invisibles, des refusés, des corps noirs, des voix cachées du Brésil. Et le film entier se tend autour de cette promesse : une ligne droite dans un monde tordu.
Duarte filme la parole comme une ligne droite qui blesse l’espace. Chaque plan devient la surface d’un conflit : entre le poids du bois et la légèreté d’un vœu, entre la clarté brutale des promesses et les labyrinthes de la doctrine, entre la foi comme présence et la religion comme structure. Ce n’est pas la croix que l’Église refuse, c’est le mélange. Ce n’est pas la foi de Zé qu’on conteste, mais son impureté. Et c’est cela, le crime
On comprend que La Parole donnée ne met pas en scène une opposition abstraite entre tradition et modernité, mais un conflit plus souterrain, presque viscéral, entre deux manières d’habiter le sacré. L’une hiérarchique, savante, exégétique. L’autre immédiate, confuse, mais viscéralement juste. Zé est analphabète mais il est pur ; le prêtre sait lire mais il ne comprend plus rien. Le conflit n’est pas seulement religieux, il est politique parce qu’il engage la possibilité même de croire sans intermédiaire, de vivre sans médiation, de parler sans autorisation.
Alors le parvis de l’église devient une scène de théâtre, mais un théâtre cruel, où chacun vient projeter sur Zé son discours : les journalistes, les politiques, les militants, les marchands de discours. Tous veulent parler à la place de Zé. Tous veulent faire de lui un symbole, alors qu’il ne demande qu’à accomplir son geste.
Et le film, subtilement, refuse de céder à ce même geste de capture. Il ne fait pas de Zé un martyr héroïque, ni un saint laïc. Il le laisse opaque, têtu, à la limite du mutisme. Son corps parle plus que ses mots. Et la mise en scène épouse cette opacité : cadrages serrés, plans fixes, contre-plongées. Il installe l’inconfort d’une parole que personne n’écoute vraiment, et que pourtant tout le monde veut s’approprier.
Ce que Duarte filme, c'est un combat. Une dépossession. Sa foi n’est pas tuée, elle est rendue illisible. Et c’est peut-être là le cœur du film : le tragique ne réside pas dans la mort, mais dans la perte de lisibilité d’un geste. Dans l’impossibilité d’un acte pur dans un monde saturé de discours.
Et pourtant, quelque chose subsiste. Le film s’achève sur une image qui n’est ni désespoir, ni rédemption. Comme si, dans ce geste, il restait encore une place pour la parole nue. Celle qui n’a pas besoin d’être interprétée. Celle qui se donne et se porte.
La Parole donnée est un film sur l’impossibilité d’exister dans l’absolu, et pourtant c’est un film qui filme l’absolu jusqu’à la dernière image. Ce que Zé porte, ce n’est pas seulement une croix : c’est l’idée folle qu’un homme, même simple, même ignorant, peut engager sa parole comme on engage un monde. Ce que le film nous tend, c’est cette question sans réponse : que reste-t-il, dans nos sociétés modernes, de cette capacité à tenir une promesse jusqu’à la mort ?