On connaît la chanson (par cœur / ad nauseam / pitié, abattez-moi)

C'est quand même terrible les effets de niche...


Dans l'absolu, ça ne me dérange pas qu'une industrie se choisisse un public très spécifique comme cible et formate en conséquence sa production pour en satisfaire les attentes. Si à la fin tout le monde est heureux – public comme producteurs – moi, ça me va très bien.

Mais là où l'effet de niche me pose souci, c'est quand il participe à produire un discours unanime autour d'une œuvre ; laissant supposer que ladite œuvre disposerait de qualités indiscutables qui ne seraient pas à relativiser au regard du public du niche auquel celle-ci est exclusivement adressée.

Or je pense que vous l'aurez compris, si j'ai décidé de parler de ça avant d'aborder le cas de cette Petite dernière, c'est parce qu'on est exactement dans ce cas de figure.


En ce qui me concerne, le cinéma naturaliste à la française de ce début de XXIe siècle, j'en ai juste ma claque. Je trouve ce cinéma très pauvre, recroquevillé sur des codifications formelles très restrictives en termes d'expression cinématographique, et ne réduisant son intérêt qu'à son seul sujet ; intérêt du sujet qui est lui-même tout relatif puisqu'il repose sur un attrait pour un certain « exotisme » social prétendument réaliste, mais généralement pas mal fantasmé ; exotisme qui, pour ma part – et pour un tas de raisons – ne me parle pas du tout.

Alors vous pensez bien : quand, dans un premier temps, j'ai vu ce film sortir ; que j'ai lu son titre et son synopsis, et que j'ai découvert l'identité de son autrice, je l'avais immédiatement identifié comme une pure application de la formule naturaliste dardenno-kechichienne destinée à une bourgeoisie libérale de centre-ville dont je ne fais pas partie, et c'est d'ailleurs la raison pour laquelle j'avais initialement décidé de passer mon chemin.

Seulement voilà, il a fallu que les retours au sujet de cette Petite dernière soient justement unanimes. Côté presse, les Inrocks, Libé et l'Huma étaient d'accord pour encenser le film aux côtés du Figaro et de la Croix. Et même chose du côté de SensCritique où, sur seize de mes éclaireurs, un seul ne lui a pas attribué la moyenne (Selenie : 4/10), quand tous les autres lui ont attribué des notes s'étalant de 6 à 10. De quoi avoir raison de mes certitudes initiales. Après tout, je n'avais encore rien vu du film ni d'Hafsia Herzi, l'autrice. Et ce n'est pas parce qu'on a été révélée en tant qu'actrice par Kechiche que, forcément, on s'inscrit mécaniquement dans sa lignée en tant que réalisatrice. C'est donc pour ces raisons que je suis allé voir cette Petite dernière. Et voilà pourquoi je me retrouve désormais à vous parler des terribles inconvénients des effets de niche.


Parce que non, en fait – rien du tout – cette Petite dernière n'est pas la confirmation que l'élève peut parfois évoluer bien loin de son maître, pas plus qu'elle validerait ce vieil adage selon lequel « les apparences sont bien trompeuses ».

À dire vrai, il a suffi d'une seule minute pour que la messe soit dite. Premier plan sans image, mais avec un bruit de robinet qui coule, et puis apparaît en fondu l'héroïne de dos. Plans serrés. Érotisation discrète du corps par des cadres ciblant sa poitrine et ses mouvements de mains caressant ses bras. Puis prière.

C'est bon, on a tout. Toutes les cases du cinéma à la Kechiche ont été cochées. Partant de là, le spectateur qui est familier de ces codes-là a déjà vu TOUT le film. Et bien évidemment, chaque nouvelle scène vient valider le schéma anticipé.


Outre le fait qu'il soit extrêmement prévisible, ce cinéma me pose problème du fait que, comme je l'affirmais plus haut, il soit fondamentalement très pauvre.

Pauvre d'abord dans sa narration : chaque scène n'est là que pour n'apporter qu'un seul élément narratif et rarement plus. La plupart du temps, cet élément ne se réduira qu'en une représentation conforme de ce que le public-cible attend, c'est-à-dire une représentation donnant à la fois un sentiment d'authenticité tout en se conformant à un imaginaire de classe populaire rassurant.

Ainsi la deuxième scène du film se limitera-t-elle à une simple exposition du cadre familial de l'héroïne ; puis les scènes suivantes présenteront ses amis ; puis encore une autre scène pour présenter le petit-ami ; et enfin une dernière série de scènes présentant les autres adultes encadrant l'héroïne : profs, médecins et enfin le rancard d'un soir.

Une demi-heure en tout pour boucler l'exposition, avant de basculer vers la phase de perturbation. Et là, c'est reparti pour un tour : une scène pour montrer comment l'héroïne est perturbée avec sa famille ; une autre pour montrer comment elle est perturbée avec ses potes ; puis une troisième scène pour montrer à quel point elle est perturbée avec son petit copain, etc. C'est putain de fastidieux.


Et bien évidemment, cette pauvreté, on la retrouve aussi dans tous les autres aspects formels du film. Les secteurs du son et de la photographie sont, comme souvent dans le cinéma naturaliste français, les grands impensés du film.

On se veut naturaliste mais on ne voit aucun problème à livrer la même photographie qu'un Michael Bay ; cette sempiternelle opposition entre orange et bleu ; ici poussée jusqu'à l'extrême. Visages orange contre débardeurs, chemises et papiers peints bleus. Puis moto et casque orange en opposition aux plots, casque et jeans bleus... C'est aussi systématique que grotesque.

Mais pourquoi se priver, puisque le public-cible est strictement aveugle à ce genre de considération ?

Tout ce qui compte pour lui c'est le sujet. Est-ce que le sujet se conforme à ses représentations et préoccupations sociales du moment ? Est-ce que le sujet présente cet exotisme social rassurant ; suffisamment éloigné en apparence mais suffisamment proche en us et en mœurs ? Et surtout est-ce que le sujet lui apparaîtra comme suffisamment authentique à ses yeux, pour qu'il puisse se convaincre qu'il a été touché par lui plutôt que conforté par lui ?


Sur tous ces aspects-là, on voit très bien que Hafsia Herzi sait très bien à qui elle s'adresse tant elle parvient à donner pleinement le change : elle efface les lieux dans une luminosité et un flou bien arrangeants et elle n'en retient que les individus et leurs problématiques universelles.

Pas de regard guidé par le cadre ; seul le sujet lui dictera ses mouvements ; suivant ces derniers bien servilement, caméra au poing. Au-delà du sujet, rien à voir. Le sujet, rien que le sujet. Ne reste plus qu'à saupoudrer le tout – Kechicherie oblige – de sexualité ambiante pour ajouter à l'excitation du safari social celle de la grivoiserie bon teint.

Que la manière dont ce film aborde la question de la découverte à sa sexualité soit confondante d'un didactisme caricatural importe au fond bien peu ici, tout comme la niaiserie saisissante du premier contact entre les personnages de Fatima et Ji-Na. Que ce soit dirigé comme une scène toute droit sortie d'une série pour ado – où chaque actrice se doit de surréagir son émoi pendant plusieurs secondes au cas où on n'aurait pas compris – ne devrait en définitive surprendre personne. L'enjeu n'a jamais été la subtilité, le sous-entendu ou la délicatesse... L'essentiel est ailleurs et a déjà été coché.

À quoi bon prendre le risque de s'aliéner un public qu'il est si facile de contenter ? En cela, Hafsia Herzi a tout compris. Sa Petite dernière a en fait tous les atours d'une première de la classe.


Alors voilà, qu'on se le tienne pour dit.

Qu'il y ait un public pour se retrouver dans ce type de films-là, pourquoi pas. À chacun son cinéma. Mais j'espère que mon sacrifice personnel permettra à quelques-uns d'entre vous de savoir de quoi il retourne vraiment quand certaines et certains parlent avec tant d'entrain de cette Petite dernière.

Car face à ça, moi j'aurais tendance à répondre : à chacun sa niche,

Et en ce qui me concerne, je suis le genre de cabot qui aime sniffer d'autres types de derrières.

Créée

le 8 nov. 2025

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8

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