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le 6 oct. 2024
SuivreAuxiliaire de vice
La petite troupe de Robert Guédiguian change peu, au gré d'une filmographie cohérente. Dans La pie voleuse, il faut cependant noter la première apparition, marquante, de Marilou Aussilloux et...
La "Pie voleuse" revêt une triple signification. C'est d'abord un morceau célèbre de Rossini. Dès l'ouverture du film, il est joué par un piano seul, qui se met à dérailler comme le ferait soit un apprenti pianiste qui ferait des fautes, soit un pianiste de jazz qui voudrait le détourner. Très belle idée, qui exprime bien le fait que la petite vie bien rangée de l'héroïne va se détraquer. C'est ensuite le nom d'un magasin de musique, celui qu'on voit se faire dévaliser par deux malfrats cagoulés avant même que le titre apparaisse à l'écran. C'est là qu'un piano est loué chaque mois par une certaine Maria.
Cette Maria est notre pie voleuse. Auxiliaire de vie, elle arrondit ses fins de mois en dérobant un peu de leur pécule aux vieux qu'elle visite. Avec Mme Kalbiak, c'est simplement une partie de la monnaie qui atterrit dans son escarcelle. 5 € ? non, allez, 10. Avec Robert Moreau, c'est plus sérieux : les huîtres qu'elle aime déguster, en écoutant Rubinstein jouer un Prélude de Chopin, sont intégrées à la note du poissonnier et, surtout, Maria lui dérobe des chèques qu'elle remplit en imitant sa signature.
Cette voleuse-là l'est-elle au même titre que les marlous qui ont quitté le magasin précipitamment en laissant des chèques de caution flotter dans l'eau de la canalisation qu'ils venaient de percer ? Non, car Maria agit pour une juste cause : permettre à son petit-fils Nicolas, passionné de piano, d'avoir les mêmes chances que les gosses de riches d'accéder à une formation supérieure. Et puis, quoi, les pauvres n'auraient pas droit eux aussi à quelques raffineries comme des huîtres ? Quel intérêt de vivre si on ne peut pas manger d'huîtres ? Et puis, il faut compter avec Bruno, son homme, qui souffre d'une addiction ravageuse au jeu. Sa barque est chargée.
Les parents de Nicolas, ce sont Kevin et Jennifer, aux prénoms choisis pour sonner populaires. D'ailleurs, Jennifer est caissière et Kevin chauffeur routier. Ils tirent le diable par la queue. Un autre couple est mis en regard, de la classe moyenne : celui que forme Laurent, fils de Robert, avec Audrey. Laurent est fâché avec son père : il lui reproche d'avoir quitté sa mère qui mourut peu de temps après d'un cancer, allant jusqu'à le rendre responsable de ce décès prématuré. Il tente de le persuader de vendre sa maison pour récupérer de l'argent. Ambiance. Le jour où Laurent découvre que des factures de piano sont payées par son père, il se met à enquêter, découvre la destination dudit piano, se rend chez Jennifer et lui dévoile le pot aux roses, tout en menaçant de porter plainte pour abus de faiblesse. C'est alors que le film déraille, comme on va le voir.
Il faut encore ajouter un couple à qui Maria rend visite, celui de M. et Mme Toulouse. Madame a Alzheimer ou assimilé, elle est persuadée qu'elle va retrouver son amour de jeunesse. Elle possède un magnifique trousseau de mariage que Maria aimerait bien récupérer, puisque de toute façon le couple, sans descendant, projette de la désigner légataire. On le voit, l'argent est partout : tout le monde semble en manquer, même si Audrey ne cesse de rappeler à Laurent que leur situation est très confortable. Dans ce cas, c'est bien connu, les vieux sont une cible idéale.
Le cinéma de Guédiguian présente trois caractéristiques fortes :
1) Le réalisateur convoque toujours la même troupe, souvent dans le quartier de l'Estaque à Marseille, avec cet aqueduc à proximité et ces trains qui passent régulièrement. Un aspect sympathique de son œuvre. On a plaisir à retrouver tous les habitués de son cinéma : Ariane Ascaride en Maria, Jean-Pierre Darroussin en Robert, Gérard Meylan en Bruno, Grégoire Le Prince-Ringuet en Laurent, Jacques Boudut (décédé depuis) en M. Toulouse, Robinson Stevenin en Kevin, Lola Neymark en Audrey. Et puis, une petite nouvelle, Marilou Aussilloux, très convaincante, même si son allure soignée et sa plastique ne font pas très "populaires". J'ai eu quelque peine à croire à son emploi de caissière.
2) Son propos est manichéen. Les gentils sont les pauvres, surtout s'ils sont vieux. En principe les méchants riches leur font face, mais ici le seul riche est Robert et il est gentil lui aussi (c'est sans doute parce qu'il s'appelle Robert). Le seul méchant, c'est Laurent, qui veut tout autant que Maria soutirer de l'argent à son père. Les jeunes sont des arrivistes sans scrupules : cette idée était déjà portée par le très contestable (pour les mêmes raisons) Gloria Mundi, avec d'ailleurs le même Grégoire Le Prince-Ringuet en ambitieux cynique. Guédiguian adoucit son portrait ici, d’une part parce que ce désir d’argent cache une blessure intime par rapport à sa mère, d’autre part parce que, on va le voir, Laurent va faire preuve d'une certaine droiture dans son engagement.
Les pauvres ont de bonnes excuses pour voler, tel est le message porté par le film. Robert ne va-t-il pas se rendre au commissariat pour prétendre que les chèques ont été signés de sa main ? Maria ne mérite-t-elle pas les petits suppléments qu'elle s'offre, lorsqu'on voit qu'elle se rend en pleine nuit au chevet de Mme Kalbiak, effrayée par l'orage, sans être payée ? "J'aurais dû leur demander" regrette Maria devant la juge. En effet, avec Robert du moins, cela aurait fonctionné. Pas sûr toutefois que, même ainsi, elle ne s'exposait pas à l'accusation d'abus de faiblesse...
3) Guédiguian aime faire pleurer dans les chaumières. Ohhh la pauvre Maria qui se démène avec sa montagne d'ennuis, ohhhh le pauvre Robert cloué dans son fauteuil accablé par son fils vorace, ohhhh le pauvre M. Toulouse qui accompagne sa femme toujours amoureuse d'un autre, ohhhh le pauvre couple Jourdan qui trime pour offrir un bel avenir à leur fils. Etc. Admettons toutefois que cet opus n'est pas le pire en la matière.
Pour caractériser ses personnages, Guédiguian force souvent le trait, flirtant avec les clichés. Ainsi, Nicolas, puisqu'il a une sensibilité artistique, doit avoir un look de fille (à moins qu'il doive avoir les cheveux longs puisque c'est un artiste). Bruno, en bon prolo, bricole des motos et joue aux cartes au bistro. Puisque Laurent a les dents longues, le mieux est qu'il soit agent immobilier. La vraisemblance passe parfois par-dessus bord : ainsi, on se demande pourquoi Nicolas, qui est au conservatoire, a besoin, en plus de prendre des cours particuliers, attendu qu'un élève au conservatoire a forcément des cours individuels. Et avec un prof de conservatoire, à 70 € / heure ! Il y a plein de gens qui donnent des cours pour moitié moins. (Le cours lui-même, en revanche, est assez réaliste quant au niveau de détail qui est travaillé sur le morceau.)
Tout cela est assez habituel chez Guédiguian, par ailleurs bon conteur : il sait raconter une histoire et l'on regarde rarement sa montre devant ses films, d'autant plus lorsqu'ils ont le bon goût de ne pas atteindre les deux heures. Cet opus présente aussi deux belles choses, qu'il faut souligner avant d'aborder ce qui fâche.
1) Une scène d'une belle sécheresse entre Robert et Laurent, où le premier interrompt le second en lui disant qu'il n'est pas dupe de son manège : "non, tu n'es pas passé là parce que tu visitais un appartement voisin et tu te fiches bien de "voir plus souvent ton père" ; si tu m’incites à déménager, c'est pour toucher l'argent de ma maison, point." Cet échange à couteaux tirés tranche avec la complicité qu'il a avec Maria, traduite dès le début du film en une scène réussie. D'une façon générale, le film parvient bien à faire ressentir la solitude des vieux, au point qu'ils s'attachent à toute personne un peu présente à leurs côtés.
2) Le scénario suggère une correspondance entre le fils et le père. Laurent reproche à Robert d'avoir quitté sa mère ? C'est précisément ce qu'il va faire avec Audrey, avec qui il avait tout de même un projet d'enfant. D'où, sans doute, la réconciliation finale devenue possible : Laurent se montre bien plus indulgent avec son père, ayant cédé à la même tentation.
Car là est le déraillement du film annoncé. Après que Laurent s'est déplacé au domicile de Jennifer (dont il méprise le prénom) et a eu avec elle un échange brutal, c'est Jennifer qui vient le trouver à son bureau. Elle le supplie de retirer sa plainte, assurant qu'elle remboursera tout, avant de faire vibrer la corde sensible quant à ses parents qui sont des pauvres gens. Misérabilisme, quand tu nous tiens. Guédiguian aurait pu se contenter de montrer un Laurent touché par cette détresse, ce qui, au passage, l'aurait rendu un peu moins monolithique. Mais non : Laurent s'approche, lui touche l'épaule, l'embrasse. On croit alors à un cas de profiteur sexuel, ce qui en ferait un plus grand vilain encore. C'est pire : Jennifer est d'accord. Une relation amoureuse naît entre les deux. Et ce, alors que les deux couples semblaient plutôt bien ensemble chacun de son côté. Je lève les yeux au ciel.
Cette union va tutoyer le ridicule et la vulgarité. Le ridicule quand Laurent déclare à Jennifer qu'il l'aime au bout de deux jours. La vulgarité lorsque Jennifer appelle Laurent pour lui dire : "J'te veux... J'ai envie de ta queue." Franchement. "J'ai envie de ta queue" ? On est obligés de mettre ce vocabulaire de film porno dans la bouche de son héroïne (même si elle est jeune) ? Surtout quand on sait que pour beaucoup de femmes (y compris jeunes), le sexe masculin n'est pas du tout le point central de désir - ça, c'est précisément la vision masculine. Là, il y a faute grave. Carton rouge, comme, du reste, dans Gloria Mundi. Plus loin, pour en rajouter une couche sur le sujet, Audrey lancera à Laurent qui veut la quitter : "Qu'est-ce qu'elle te fait que je ne te fais pas ?... Je ferai tout ce que tu veux." Non, les jeunes ne pensent pas qu'en terme de service sexuel ! Il faut encore charger la barque, concernant cette relation, avec la scène dans l'immense piscine d'une villa dont Laurent a sans doute la gestion (à laquelle répondra la petite piscine de Maria et Bruno, à l'eau croupissante), où Jennifer et Laurent se jettent tout habillés. C'est tellement mieux.
Cet adultère va permettre au film de se dénouer : Laurent prend la décision de quitter Audrey plutôt que de mener une double vie (c'est là que sa cote remonte). Audrey, blessée, dénonce Maria, mais, heureusement, Robert fait annuler la plainte - non sans avoir declamé du Victor Hugo au flic en face de lui, ce qui ne doit pas arriver souvent dans une vie d’officier de police judiciaire. Tout est bien qui finit bien : Maria peut retourner auprès de Robert, Laurent se réconcilie avec son père. Jennifer quittera-t-elle Kevin, ce petit saint qui lui a dit, dans l’un de ces accès gnangnan dont Guédiguian a le secret, qu’elle peut partir, pourvu qu’elle soit heureuse ? Pas sûr : elle semblait tenir à sa petite famille lorsqu’elle a lancé à Laurent " je ne t’ai rien promis". Seule Audrey risque de rester sur le carreau, à moins que Laurent ne revienne vers elle, ce qui pourrait bien arriver.
Mais il y a bien eu, entre temps, sortie de route : le film déraille comme l'annonçait le dévoiement du morceau de Rossini. Pas pour le meilleur, hélas. Guédiguian est un cinéaste inégal. La Villa était plutôt bien, cette Pie Voleuse est plus proche, par ses outrances et ses clichés, de Gloria Mundi. Un petit crû.
Créée
le 13 juil. 2026
Modifiée
le 13 juil. 2026
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