A la fac, je me baladais toujours avec une chemise cartonnée bleue à élastiques sur laquelle j'avais dessiné un grand portrait de Charlot au marqueur noir. Voyant cet hommage manifeste à mon idole, mon directeur de mémoire - M. Czternasty - m'a dit préférer de loin Buster Keaton, parce que selon lui les films de Chaplin étaient trop débordants de pathos. J'ai vite compris que ce terme que je ne connaissais pas était péjoratif. A mon grand désespoir, il s'est montré totalement insensible à ma plaidoirie enflammée à l'endroit du petit vagabond moustachu. Cette discussion animée mais sans issue n'a heureusement eu aucune incidence ultérieure sur les (bonnes) notes que m'ont valu mon mémoire (sur l'épilepsie).
M. Czternasty, 35 ans ont passé et rien n'a changé depuis : j'aime toujours passionnément Charlie Chaplin et je ne suis toujours pas attirée par Buster Keaton. Je vous laisse le petit bonhomme impassible au regard de chien battu et je garde le petit nerveux frisé au regard malicieux.
Quand Charlot arrive dans le saloon débordant de lumière et de chaleur, regarde les gens qui s'amusent autour de lui, se méprend sur le sourire enjoué de Georgia, se prend un vent d'anthologie et a la sensation d'être transparent dans cette foule en liesse, ce n'est pas du pathos. Chaplin n'exagère pas du tout son jeu. Il pourrait faire les yeux de chien battu, se fendre même d'une petite larme. Au contraire, il reste inexpressif, comme anesthésié par le froid et la solitude où il a vécu si longtemps pendant que les autres faisaient la fête.
Le contraste est très fort entre son immobilité et la joie environnante. J'aime particulièrement le moment où Georgia tourne lentement sur elle-même, tandis que son regard balaie comme un phare les gens qui l'entourent et passe sur Charlot sans le voir. Chaplin subit, comme pétrifié, ce balayage circulaire indifférent, sans aucune réaction. Je trouve cette scène poignante et cruelle au possible. Mais encore une fois, nul pathos là-dedans.
J'aime d'ailleurs beaucoup le jeu de Chaplin dans ce film. Il est très subtil et varié. Son jeu n'est pas le même dans les scènes drôles ou spectaculaires avec Big Jim et dans les scènes plus calmes et sentimentales avec Georgia.
J'aime ce film parce qu'il mêle à la perfection le comique, le spectaculaire, l'humour très noir, la poésie et la sentimentalité pour des scènes d'anthologie dont on ne se lasse pas : la cabane sur coussin d'air retenue par miracle au bord du gouffre par une simple corde, Charlot qui mouline des bras sur le sol/patinoire de la cabane, grignote une bougie, savoure en gastronome sa chaussure bouillie pour tromper la faim ou fait halluciner et saliver Big Jim en poulet géant plus vrai que nature, enthousiasme un public féminin avec une délicieuse danse des petits pains et met un chalet à sac sous l'effet de l'euphorie amoureuse.
C'est tout de même un tour de force étonnant que d'arriver à se faire côtoyer dans la même histoire des scènes très noires qui parlent de la faim et évoquent le cannibalisme avec des scènes hypersensibles et poignantes qui parlent d'amour pur bafoué. De manière intéressante, Chaplin inverse les rôles, faisant de Charlot l'amoureux transi sans malice et de Georgia, la femme cruelle et désabusée, comme dans "Brève histoire d'Amour" de Kieslowski.
Et tout ça sans pathos, na !