La Sirène est un projet ambitieux, un Parvana iranien qui rencontrerait Valse avec Bachir, un magnifique drame historique autant qu’un essentiel travail de mémoire.
Pourtant – et malheureusement – le film est passé complètement inaperçu lors de sa sortie dans les salles de l’Hexagone en 2023, ne réalisant que le très médiocre score de 6200 entrées. Un échec cuisant pour un film d’animation, qui avait pourtant été présenté dans la compétition Panorama à la Berlinale 2023, et surtout qui était présent en compétition au Festival d’Annecy cette même année.
Le film raconte le quotidien d’un groupe d’habitants d’Abadan, une petite ville industrielle au sud de l’Iran, en 1980. C’est l’année où la Guerre avec l’Afghanistan éclate. L’Afghanistan, soutenue par les pays arabes et les Etats-Unis, décide d’attaquer son voisin afin d’annexer certains territoires. Cette guerre, qu’on pourrait qualifier de « première Guerre du Golfe » est une guerre oubliée de l’histoire, mais elle a tout de même duré jusqu’en 1988 et fait près d’1,5 millions de victimes (dont 1 millions de civils). Raconter le siège d’Abadan est donc en quelque sorte un remède à l’oubli du temps.
L’angle ici choisi est celui d’un adolescent, Omid (14 ans), qui décide de rester avec son grand-père dans la ville attaquée alors que sa mère et ses sœurs fuient les combats. Rapidement, et face aux attaques de plus en plus meurtrières de l’armée afghane, il se donne pour mission de sauver les derniers habitants de la ville en réparant le bateau cargo traditionnel de son père – un « lenj » qu’il baptise La Sirène – pour forcer le blocus et fuir par la mer. La Sirène, c’est donc en quelque sorte son arche de Noé à lui.
La Sirène est le premier film d’animation de la réalisatrice iranienne Sepideh Farsi, après une dizaine de documentaires et de fictions en prises en vues réelles. Comme de nombreux intellectuels et cinéastes du pays, elle est interdite de territoire depuis 2009. La réalisatrice explique : « J’étais obligée de partir car on ne m’autorisait pas à suivre des études en Iran et que j’avais connu la prison pour mon activisme au lycée. A l’époque, nous vivions comme des doubles dissidents : nous n’avions plus voulu de la monarchie et nous ne voulions pas plus du pouvoir des religieux. Le régime nous considérait comme des ennemis de l’intérieur. »
Cette interdiction de retour en Iran est l’élément déclencheur du projet du film. L’impossibilité de tourner au pays – d’autant que la ville d’Abadan a été totalement rasée durant la guerre – pousse la réalisatrice à choisir l’animation pour raconter son histoire. N’ayant jamais dessiné, elle s’entoure en 2014 de Zaven Najjar, un réalisateur qui a étudié le cinéma d’animation à l’ENSAD, à Paris. Côté scénario, elle collabore également avec Javad Djavahery, qui est également persona non grata en Iran.
Le scénario de La Sirène est fort, poignant, dramatique. La réalisatrice a su pourtant garder un esprit poétique et sensible, qui contraste avec les atrocités de la guerre, montrées à l’image. Pour tout avouer, j’ai été moins fan de la technique d’animation : des personnages en 3D sur des décors 2D. J’ai trouvé qu’ils manquaient de détails, que leurs traits étaient lisses, sans profondeur. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’on a l’impression de regarder une cinématique de jeu vidéo, mais ce manque d’aspérités m’a empêché de rentrer tout de suite dans l’histoire. Et puis on finit par se laisser complètement emporter par le scénario, évidemment.
La musique est également l’une des belles réussites du long métrage. Elle est signée du compositeur français Erik Truffaz, qui avait déjà collaboré avec Sepideh Farsi pour Demain, je traverse en 2019. La bande-son utilise notamment un Neyanban (cornemuse typiquement iranienne) mais aussi des trompettes qui donnent beaucoup de vigueur au film.
Aux vues du nombre de productions européennes réunies pour donner vie à ce film, le montage financier n’a pas dû être simple (comme souvent pour les films iraniens, et c’est d’autant plus vrai pour les films d’animation, qui demandent un temps de fabrication conséquent). Mais La Sirène est une vraie réussite, un film sur un pan de l’Histoire très intéressant et peu connu. A découvrir !