Tout (ou presque) ayant déjà été dit sur ce film - qu'on vous colle généralement entre les mains, avec la mention "prière d'admirer" - je me contenterai ici de quelques remarques.

Tout d'abord, "Touch of Evil" est resté TRES longtemps un film TRES négligé, la critique scolaire préférant disserter sur "Citizen Kane" pensum méritant, donc obligatoire (et dans lequel l'esbrouffe cède rarement le pas à quelque chose de plus profond, mais c'est un autre débat).

Film sale, très sale, fondamentalement baroque - le plus baroque peut-être de tous les films - "Touch of Evil" ne peut être considéré comme un film hollywoodien, en raison même de cette impureté fondamentale, qui l'empêche de mal vieillir : entièrement construit sur des ruptures de ton, le récit se tord comme un diable dans un bénitier, dans le seul but d'échapper aux conventions de genre (ici, celles du " Film Noir ") : les conventions, le film les zappe, les distord, les magnifie jusqu'au délire, puis les massacre allègrement pour les remplacer par d'autres, qui toutes s'effacent au fil de l'eau, le film ayant sa propre logique, celle d'une "morale" purement cinématographique, celle du "cinéma pur", telle que l'illustre parfois la lumière crue des néons (Venice Beach, filmée comme si c'était "The Mexican Border") ou - plus rarement - une lumière dense, puissante mais froide, précise, régénératrice (cf. la séquence "derrick" sur la fin) : le film multiplie les coups de projecteurs sur une masse glauque, informe, celle du vice ordinaire (qui repousse à chaque plan, ou presque). Entre deux morceaux de bravoure, le film trouve ainsi l'essentiel de son intérêt dans les temps faibles, dans les zones grises, celles où l'on rebat les cartes ... Terrain mouvant, marécages où la volonté se perd (le "héros" Charlton Heston, piégé par sa femme, qui est aussi son talon d'Achille), et sans lesquels la fameuse "frontalité" du film, si souvent revendiquée, n'aurait absolument pas de sens.

Tant il est vrai que le film se nourrit d'une équivoque profonde, alimentée aux racines du Mal - mais un monde sans équivoque ne serait-il pas le Mal Absolu ? Tel pourrait-être l'ultime message du chef détective Quinlan ...
ChrisBur
10
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à ses listes Top 10 Films et Les films qu'on admire, sans pouvoir les aimer

Créée

le 19 avr. 2013

Critique lue 458 fois

ChrisBur

Écrit par

Critique lue 458 fois

2

D'autres avis sur La Soif du mal

La Soif du mal

La Soif du mal

7

Torpenn

1062 critiques

Le cimetière des éléphants

Je n'ai pas trop envie de vous parler des qualités du film, du plan-séquence magistral du début, de l'ambiance film noir, de ce que vous voulez, vous trouverez ça très facilement un peu partout et...

le 4 sept. 2012

La Soif du mal

La Soif du mal

10

reno

76 critiques

Critique de La Soif du mal par reno

Le plan-séquence chez Welles a une double fonction dans son déroulement d'abord et dans son interruption ensuite. Classiquement le plan-séquence traduit l'écoulement du temps sans solution de...

le 8 févr. 2012

La Soif du mal

La Soif du mal

8

Sergent_Pepper

3172 critiques

Pounds and vision.

Il semble aujourd’hui assez ironique que ce soit sur un tel scénario qu’Orson Welles tente, en 1958, de réintégrer Hollywood : le titre, comme le personnage qu’il incarne, peuvent être lus comme des...

le 29 janv. 2017

Du même critique

Coup de cœur

Coup de cœur

8

ChrisBur

213 critiques

Critique de Coup de cœur par ChrisBur

Une sorte de "ratage magnifique" signé Francis Ford Coppola.C'est vrai, c'est un grand film malade, tant est flagrante la disproportion entre l'absence de résultat perceptible à l'écran, d'une part,...

le 24 avr. 2013

La Vie d'Adèle - Chapitres 1 et 2

La Vie d'Adèle - Chapitres 1 et 2

1

ChrisBur

213 critiques

Critique de La Vie d'Adèle - Chapitres 1 et 2 par ChrisBur

Quand le refus de la Distance conduit au comble de l'artifice, on trouve quoi ? Le niveau zéro du cinéma, ou peu sans faut, une sorte de "maniérisme naturaliste" poussif, téléphoné, truqué jusqu'à...

le 26 mai 2013

Butterfly Kiss

Butterfly Kiss

8

ChrisBur

213 critiques

Critique de Butterfly Kiss par ChrisBur

Film sans concessions, récit désepéré, "Butterfly Kiss" se situe aux antipodes de la parfaite escroquerie que constitue "Thelma et Louise" : rien que pour cela, je recommande à tout le monde de voir...

le 19 avr. 2013