Difficile d'écrire sur La Soif du mal sans commencer par lui, ce plan d'ouverture de trois minutes quatorze secondes, grue sur dolly, qui s'envole au-dessus des rues nocturnes de Venice pour suivre une voiture piégée jusqu'à l'explosion. Mais justement : parlons-en vite, et passons à la suite.
Ce plan d'ouverture est une prise unique réelle, le cadreur Phil Lathrop, perché sur la grue aux côtés du DP Russell Metty, couvre quatre blocs à ciel ouvert sans une seule coupe, intégrant gros plan, travelling très bas, vue aérienne et plongée dans un même souffle continu. La minuterie est réglée sur trois minutes; le plan dure trois minutes quatorze. Welles fabrique ainsi le suspense par la durée même de la prise : on sait que la bombe va exploser, on sait quand, et la caméra qui ne coupe jamais nous interdit le soulagement d'une ellipse. C'est du Hitchcock sans montage et c'est plus efficace que du Hitchcock.
Mais le vrai tour de force du film est ailleurs, trente-quatre minutes plus tard, dans l'appartement de Sanchez. Douze minutes en prise unique, crab dolly dans un décor à murs amovibles, avec Welles lui-même dans le cadre et personne ne le remarque. Ce plan n'exhibe pas sa propre existence : il se rend invisible pour laisser monter la tension narrative, celle de la boîte à chaussures vide qu'on verra bientôt pleine de dynamite. Welles était plus fier de cette scène que de l'ouverture, précisément parce qu'elle ne cherche pas à épater. C'est le plan-séquence comme dispositif de vérité : la continuité temporelle prouve qu'il n'y a personne d'autre dans cet appartement et donc que Quinlan a planté les preuves.
La Soif du mal est le film où Welles a utilisé la prise longue non pas comme signature, mais comme argument. Le plan coupe fait mentir; le plan qui ne coupe pas dit la vérité ou du moins, en donne l'apparence. C'est presque ironique pour un film entièrement construit sur le mensonge et la fabrication de preuves. Le cinéma le plus honnête pour raconter la corruption la plus profonde.
Le reste, Charlton Heston en Mexicain sous fond de mambo Mancini, Janet Leigh terrorisée dans un motel, Marlene Dietrich en diseuse de bonne aventure qui annonce à Quinlan que son avenir est "épuisé" aurait pu être du pur kitsch. Ça frôle parfois le grotesque voulu. Mais Welles tient tout ensemble, et le film reste ce qu'il est depuis 1958 : le chant du cygne du film noir américain, tourné en six semaines, renié par le studio, et plus vivant que presque tout ce qui l'a suivi.
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